Rares sont les d’œuvres qui résistent aussi bien à l’épreuve du temps. Cela ne fait que confirmer leur statut de chef-d’œuvre… La Ville et les Chiens (1985), quatrième long métrage de Francisco J. Lombardi, continue encore à nous captiver, tout comme le roman de Mario Vargas Llosa dont il est l’adaptation cinématographique. Nous avons rencontré le réalisateur au cinéma Elysées Lincoln à l’occasion de l’ouverture du Festival du Cinéma Péruvien de Paris. Il revient pour nous sur ce film qui a marqué un véritable tournant dans sa carrière.
Pourquoi avoir décidé de porter à l’écran ce grand roman de Mario Vargas Llosa, qui ressort aujourd’hui en France en version restaurée ?
La ville et les chiens a été une œuvre absolument fondamentale dans ma vie. Même si mon père était un grand lecteur et me prêtait ses livres, je n’étais pas très assidu en lecture. Mais lorsque La ville et les chiens est tombé entre mes mains, tout a changé : c’était un roman qui parlait de choses très proches de moi. J’étais lycéen à l’époque, et les personnages, ainsi que leurs problèmes, faisaient écho à ma propre expérience. Ce livre m’a profondément marqué et c’est grâce à lui que je suis devenu passionné de littérature.
Au départ, je voulais être écrivain. J’avais bien sûr le rêve du cinéma, mais au Pérou, dans les années 1970-1980, il n’y avait pratiquement pas d’industrie cinématographique. Quand j’ai dit à mon père que je voulais devenir cinéaste et que j’avais la possibilité d’étudier en Argentine dans une école publique gratuite, il m’a demandé de quoi j’allais vivre.
Avec les années, j’ai finalement pu faire du cinéma. La ville et les chiens est mon quatrième film. Avant cela, j’avais réalisé Maruja en el infierno, un petit film qui a rencontré du succès. À cette époque, Mario Vargas Llosa était à Lima. Il venait souvent passer l’été au Pérou et se promenait ou courait sur le Malecón du Barranco, un endroit que je fréquentais également.
Je n’osais pas l’aborder, car c’était tout de même Mario Vargas Llosa. Mais il a vu mon film et en a fait des commentaires très positifs, ce qui a été une véritable porte d’entrée pour moi. Un jour, je me suis finalement approché de lui pendant sa promenade. Je savais que je le dérangeais, mais il s’est montré très aimable. Nous avons commencé à discuter, et je lui ai parlé de mon désir d’adapter son roman au cinéma. Il s’est montré très ouvert, enthousiaste même, et m’a aidé à obtenir les droits, qui étaient très coûteux, auprès de Carmen Balcells, l’éditrice espagnole.
Mario a énormément aidé et nous avons pu faire le film grâce à lui, car il s’est beaucoup investi. Il tenait absolument à ce que, s’il y avait une adaptation au cinéma, elle soit réalisée au Pérou. C’est pourquoi ce film est profondément ancré dans le pays et dans la société péruvienne, en lien étroit avec son personnage principal.
La majeure partie de votre cinéma est constituée d’adaptations de grands romans : Pantaleón et les visiteuses (Mario Vargas Llosa), Sans compassion (Crime et châtiment). Lorsque vous vous êtes confronté à l’adaptation de La ciudad y los perros, vous avez décidé d’être le plus fidèle possible au roman…
La littérature de Vargas Llosa est une littérature qui se prête particulièrement bien à l’adaptation. Tout au long de ma carrière, j’ai adapté des œuvres très différentes des auteurs distincts : j’ai fait des adaptations beaucoup plus libres. Dans le cas de La ville et les chiens, comme il s’agissait d’un roman que j’aimais beaucoup, j’ai été très prudent et fidèle, parce que j’aimais profondément le livre.
Nous avons choisi pour l’adaptation de ne raconter que le moment présent et nous en avons parlé avec Vargas Llosa, ce qui a été pratiquement le seul point que nous lui avons commenté avant de faire le film… Ça revenait à raconter ce qui se passe à l’intérieur du collège dans le temps présent, en nous basant surtout sur le meurtre de l’Esclave et sur ses conséquences, ainsi que sur l’univers des personnages dans cette temporalité.
Ça nous a beaucoup aidé car le roman est dense. On pourrait même en faire une série. Mais bon, nous avons fait tout notre possible pour raconter ce temps présent de la manière la plus condensée possible et je crois que ce fut une très bonne décision. En tout cas, Mario a été très satisfait du résultat.
Quels ont été les principaux défis auxquels vous avez été confronté lors du tournage ? Recréer un espace clos où se déroule l’histoire ? Rendre justice à la complexité de personnages aux multiples facettes ?
En ce qui concerne les personnages, il y a un moment où le protagoniste, le Poète, franchit une limite : il devient un personnage quelque peu abusif envers l’Esclave, ce qui le rend plutôt antipathique. Ensuite, il se comporte mal avec Teresa, puis finit par devenir une sorte de rédempteur du côté de l’Esclave, tout en accusant le Jaguar. C’est donc un personnage profondément contradictoire. Cet aspect était très intéressant dans le roman, et nous avons cherché à le mettre en valeur dans le film.
Un autre thème important était la volonté de montrer la diversité de la société péruvienne, ainsi que les inégalités qui existent entre les différentes classes sociales. On y trouve des personnages issus de milieux aisés, comme l’Esclave, de la classe moyenne supérieure, comme le Poète, mais aussi des personnages d’origine noire, chinoise ou encore indigène.
Un autre défi du film a été de trouver un lieu de tournage adéquat. Nous n’avons pas pu filmer dans le véritable Colegio Militar, à cause du roman de Vargas Llosa, très critique envers l’institution. En revanche, nous avons trouvé, dans la même rue, un centre de détention pour mineurs de Maranga, qui, comme le collège militaire, se situait face à la mer. Le lieu était très délabré, comme peuvent l’être certaines prisons dans des pays en développement. Nous avons donc rénové une partie des installations, notamment la cour, afin de pouvoir y tourner le film.
C’est Pablo Serra, qui interprète le protagoniste Alberto, l’alter ego de Mario Vargas Llosa… Pourquoi avez-vous décidé de lui confier ce rôle ?
J’avais déjà travaillé avec Pablo sur mon film précédent, Maruja en el infierno. Il s’est présenté parce qu’il voulait jouer le Poète, tandis que moi, je voulais qu’il incarne l’Esclave. Mais un fait nouveau s’est produit.
Un soir, chez moi, mon ex-femme — qui est poète — recevait un élève qui écrivait lui aussi de la poésie. Je les écoutais discuter, et en entendant ce jeune homme, j’ai été frappé. Je me fie beaucoup au timbre de la voix, à la présence physique, et j’ai senti qu’il pouvait être l’Esclave : il avait une certaine fragilité qui correspondait parfaitement au personnage. Nous lui avons fait passer un essai et, bien qu’il n’ait jamais joué auparavant, sa personnalité l’a beaucoup aidé à entrer dans le rôle.
Pour le rôle du Poète, en revanche, je ne trouvais toujours pas la bonne personne. Aucun des jeunes que j’avais auditionnés ne correspondait vraiment. Pablo venait souvent au bureau pour nous demander si nous avions enfin trouvé le protagoniste. À force d’insister, nous avons fini par lui faire passer une audition : il a été très convaincant et a ainsi obtenu le rôle principal.

«Je trouve qu’il est plus facile aujourd’hui de faire du cinéma quand on est jeune que lorsqu’on est déjà un réalisateur consacré d’un certain âge»
Avez-vous, à un moment donné, subi des pressions ou vous êtes-vous senti contraint en réalisant une critique aussi sévère de cette institution militaire prestigieuse ?
Non, à aucun moment nous n’avons subi de pressions ou de contraintes, notamment parce que presque personne ne savait que nous étions en train de réaliser ce film. En revanche, une fois sorti en salles, nous avons reçu des critiques très dures de la part de certaines sphères conservatrices et par les militaires, mais le film a tout de même rencontré un grand succès.
Le film a été un tournant dans votre carrière au Pérou, mais aussi à l’international…
Oui, le film a été sélectionné à Cannes, puis, quelques mois plus tard, il a été récompensé à San Sebastián et ça a été un événement majeur au Pérou. J’aime beaucoup le roman. À l’époque, le film a largement contribué à la popularité du livre de Vargas Llosa au Pérou. La littérature n’y touche pas un public très large : l’auteur était surtout connu dans des cercles culturels restreints. Mais le film a permis de faire connaître le roman au grand public. Beaucoup de gens l’ont lu après avoir vu le film, et cela me procure une grande satisfaction — c’est très important pour moi.
En Espagne, le film a attiré 120 000 spectateurs, ce qui est un très bon chiffre pour une production latino-américaine. C’est à partir de là que j’ai rencontré le producteur Gerardo Herrero, avec qui j’ai ensuite réalisé La boca del lobo, Caídos del cielo et Bajo la piel. Mon lien avec le cinéma espagnol, ainsi que les coproductions avec la télévision espagnole, est né du succès de La ville et les chiens. Tout est parti de ce film.
Vous avez reçu le mois dernier le Prix rétrospectiva au festival de Malaga pour l’ensemble de votre carrière au cinéma. Qu’a représenté pour vous cette distinction ?
C’est un prix qui récompense une trajectoire, après avoir réalisé 19 films. C’est le type de distinction que l’on remet généralement aux réalisateurs en fin de carrière, mais moi, je compte bien continuer à faire du cinéma ! Je trouve qu’il est aujourd’hui plus facile de faire du cinéma quand on est jeune que lorsqu’on est déjà un réalisateur consacré d’un certain âge…
Faire un certain type de cinéma est devenu plus difficile. Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord, plus on est connu, plus les exigences de financement augmentent. Ensuite, les jurys et les festivals ont tendance à soutenir davantage les jeunes réalisateurs. Enfin, le type de cinéma plus narratif, plus classique — centré sur des histoires — est moins à la mode dans les festivals, qui privilégient désormais des films plus atmosphériques, moins narratifs.
Il est donc plus difficile de trouver des producteurs pour ce type de projets. Le public aussi a changé : il se déplace davantage pour voir des films commerciaux. Au Pérou, par exemple, si vous proposez un film d’auteur, les gens ne vont pas forcément se déplacer mais une comédie attirera facilement du monde.
Un autre changement notable est l’arrivée du doublage. Traditionnellement, au Pérou, les films étaient toujours projetés en version originale sous-titrée. Aujourd’hui, de plus en plus de films sont doublés en espagnol, ce qui modifie l’expérience du spectateur.
Mon dernier film, El corazón del lobo, a été particulièrement difficile à réaliser. Trouver les financements a été très compliqué. Le projet a pu voir le jour grâce à l’aide d’un groupe d’amis et de collaborateurs, car ce n’était pas un film destiné à faire un énorme succès commercial, mais plutôt une œuvre ambitieuse, visant un public large, mais sans être un blockbuster.
Le tournage lui-même était exigeant car il s’est déroulé dans la jungle. Le film est basé sur un roman de Carlos Enrique Freyre, inspiré d’une histoire vraie, celle d’un garçon âgé de 9-10 ans issu de la communauté asháninka qui est enlevé par le groupe terroriste Sendero Luminoso. À l’époque, ces groupes recrutaient de force des enfants pour les former et les intégrer à leur organisation.
Le récit suit cet enfant pendant les dix années qu’il passe au sein du mouvement, toujours animé par l’espoir de retrouver un jour sa famille. C’est une histoire très forte, profondément humaine. J’ai d’ailleurs rencontré la personne réelle pour mieux comprendre certains détails de son expérience.
Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est la dureté de ce monde : les membres du groupe vivaient dans une peur constante et la moindre erreur pouvait être fatale. Il suffisait, par exemple, de ne pas respecter une règle pour risquer l’exécution. C’est un univers extrêmement violent et oppressant dont il est très difficile de s’échapper.
Retrouvez ici notre article sur le film La ville et les chiens.
Crédits photo principale : Portrait Francisco J. Lombardi © François Vila






