À l’heure où ces lignes sont écrites, Sorda vient de remporter le prix du Public LUX 2026, une distinction prestigieuse décernée par des citoyens et des députés du Parlement européen. Ce nouveau sacre s’ajoute à une longue liste de récompenses parmi lesquelles figurent notamment un prix à la Berlinale et trois prix Goya. Nous avons eu le privilège de rencontrer Eva Libertad à Paris, dans les locaux de Condor Distribution. Une conversation aussi captivante qu’enrichissante avec une réalisatrice qui a marqué les esprits dès son premier long métrage.
Votre premier long métrage explore la vie d’une femme sourde qui va devenir mère. Miriam Garlo interprète le personnage principal, Ángela, une actrice qui est sourde et qui est aussi votre sœur. Comment est née l’idée de faire ce film ? Est-ce une idée qui vous trottait dans la tête depuis longtemps, étant donné que le film renvoie à une expérience proche ?
Avant de me lancer dans le long-métrage, j’ai d’abord réalisé un court-métrage, inspiré d’un moment de la vie de Miriam, quand elle a commencé à envisager la maternité. Elle m’a alors confié ses peurs, ses doutes, tout ce qu’elle ressentait face à l’idée de devenir mère, elle, une femme sourde dans un monde d’entendants. Et c’est là que j’ai pris conscience que, malgré le fait d’être sa sœur, malgré le fait d’avoir moi-même une sœur sourde, je n’avais jamais imaginé ce que la maternité pouvait représenter pour elle.
Je lui ai demandé de coucher toutes ses peurs sur le papier. Quelques jours plus tard, elle m’a envoyé une liste qui m’a bouleversée. Une liste minutieuse, presque clinique, où elle détaillait ses craintes selon chaque scénario possible : si l’enfant était entendant, telle angoisse ; s’il était sourd, telle autre. En découvrant ces mots, j’ai su que je devais en faire un court-métrage.
Je dis souvent que le court-métrage ressemble à un haïku : une forme brève et concentrée. Il capture un moment précis, celui où l’héroïne envisage la maternité et où l’équilibre du couple commence à évoluer.
Au départ, il ne s’agissait pas du tout d’une étape vers un long-métrage. À cette époque, faire du cinéma à Murcie était très difficile. J’y vivais depuis peu, après plusieurs années ailleurs, et je tenais à y rester. Nous avons donc tourné ce court-métrage avec peu de moyens, portés par la lumière méditerranéenne, sans savoir ce qui suivrait.
Mais une fois terminé, tout a changé. En découvrant Miriam à la caméra — que j’avais déjà dirigée au théâtre — j’ai été frappé par sa présence et sa capacité à transmettre des émotions avec une grande justesse. Cela m’a donné envie de continuer à travailler avec elle. En parallèle, j’ai senti que l’histoire n’était pas épuisée : que se passe-t-il après ? Si l’enfant arrive ? Comment évolue ce couple ?
Enfin, le film a rencontré un succès inattendu : réalisé avec une équipe réduite, il a été nommé aux Prix Goya et a ouvert de nouvelles opportunités. L’émergence d’aides à la production à Murcie a permis d’envisager un long-métrage, sans quitter ce territoire auquel je suis très attachée.
Dès le début du film, vous parvenez à nous plonger dans l’univers d’Ángela, un univers complètement inconnu pour les personnes entendantes. Pouvez-vous nous parler de la manière dont vous avez créé le son, qui est une composante essentielle du personnage d’Ángela ?
Toute la construction de la narration sonore a été l’un des aspects les plus difficiles et celui qui m’a le plus coûté à trouver. Jusqu’à la troisième version du scénario, cette idée des vingt dernières minutes — où l’on entre dans la sensorialité de la surdité — n’était pas apparue. Il y avait une autre approche.
Depuis le début, j’avais très envie d’explorer la sensorialité sourde d’Ángela, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Je me souviens que, dans certains laboratoires d’écriture auxquels j’ai participé avec l’équipe, on me disait : « Ça devrait être un film entièrement sourd. » Et moi, je répondais : « J’aimerais voir ce film, mais je ne peux pas le faire, parce que je suis entendante. »
Ce dont je parle, et ce sur quoi je me sens légitime, c’est le lien. C’est quelque chose que j’ai vécu toute ma vie. C’est pour cela que j’ai créé ce couple : pour parler du lien, des relations les plus lumineuses et les plus aimantes, mais aussi des plus difficiles.
Alors, dans les premières versions du scénario, j’ai commencé à explorer une autre possibilité : entrer et sortir de la sensorialité sourde d’Ángela à des moments de forte intensité émotionnelle. Par exemple, dans la première version, l’accouchement se déroulait dans le silence, vu depuis cette perspective. Mais quelque chose ne me convainquait pas totalement. D’abord parce que, sur la durée d’un long-métrage, cela risquait de s’épuiser — même si nous l’avions déjà exploré dans le court-métrage. Ensuite, parce que je craignais de tomber dans une forme de manichéisme émotionnel.
En tant que spectatrice, quand je perçois trop clairement l’intention et la direction du ou de la cinéaste — comme si on me disait « ici, je veux que tu t’émeuves », « ici, je veux que tu ressentes ça » —, cela a tendance à m’éloigner. C’est fascinant, parce que je pense que tous les réalisateurs veulent émouvoir le public, ou presque tous. Mais en même temps, il faut lui laisser la liberté de faire son propre chemin, de vivre l’expérience à sa manière. Sinon, ça ne fonctionne pas pour moi.
Et puis, soudain, à la troisième version du scénario, cette idée est apparue. Elle est venue au moment où j’ai compris l’arc émotionnel du film, qui est celui d’Ángela. Je me suis rendu compte que c’est au moment où Ángela craque — quand elle n’en peut plus, quand elle fuit, quand elle se brise — que l’on entre dans cette autre perception.
Je savais qu’il y aurait un public entendant. D’ailleurs, dans les laboratoires d’écriture, on me disait souvent : « Attention, Ángela risque de ne pas être sympathique. » Et moi je répondais : « Tant pis si elle déplaît, ça m’est égal. Je ne veux pas créer un personnage exemplaire, une femme modèle, une sourde exemplaire. » Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les personnages féminins qui se replient sur eux-mêmes, davantage que ceux qui deviennent simplement égoïstes. Ángela traverse une crise très profonde dans sa vie, et je voulais lui donner le droit de devenir la pire version d’elle-même.
Mais je savais qu’une partie du public entendant ne la comprendrait plus, qu’elle se demanderait : « Qu’est-ce qui lui arrive, à cette femme ? Elle a un couple, elle a une fille, alors pourquoi ? »
C’est là que le travail sonore prend tout son sens : passer d’une position proche d’elle, mais encore extérieure — comme pendant tout le film — à une immersion totale en elle. Ainsi, peut-être que le public entendant peut finalement la comprendre et la suivre jusqu’au bout.
La langue des signes est très présente dans le film. Qu’implique son utilisation, son tournage d’un point de vue technique, ainsi que la compréhension des dialogues… ?
Le fait de pouvoir parler de la surdité a influencé — je le dis toujours dans un sens positif, je n’ai jamais voulu le vivre comme une contrainte — toute la mise en scène du film.
D’abord, parce que nous ne voulions pas perdre la langue des signes, nous voulions qu’elle soit pleinement visible. C’est pourquoi le format d’image a été choisi de manière à inclure les mains, les bras et les sous-titres. C’est un film où, même si cela ne se remarque pas forcément, il y a très peu de gros plans, car ils feraient disparaître les mains.
Il n’y a pas non plus de plans d’écoute — pourtant si beaux — où l’on voit la réaction de quelqu’un qui écoute un autre parler. Cela n’existe pas ici. À chaque fois qu’il y a de la langue des signes, elle doit être entièrement visible dans le cadre. Avec la directrice de la photographie, nous avons beaucoup réfléchi à la manière d’intégrer ces contraintes sans que la mise en scène paraisse rigide ou artificielle.
En revanche, il y a beaucoup de plans d’Ángela regardant le monde, car les personnes sourdes perçoivent les sons à travers leurs yeux. Il y a donc de nombreux plans centrés sur son regard.
Par ailleurs, de nombreuses prises de décision esthétiques sont liées à ce thème. Avant le tournage, j’ai regardé beaucoup de peintures, notamment d’artistes sourds, pour comprendre leur manière de représenter le monde. Les couleurs y étaient très pures. Avec la directrice de la photographie, nous avons donc choisi de ne pas utiliser de filtres et de privilégier une lumière aussi naturelle que possible.
En somme, de nombreux choix formels et esthétiques di film découlent directement de son sujet.
Dans la première partie du film, Héctor, qui est entendant, et Ángela forment un couple très uni, en parfaite osmose. Comment avez-vous construit cette partie du film avec les acteurs pour parvenir à cette complicité et à cette harmonie qu’ils transmettent ?
Pour parler du lien entre le monde sourd et le monde entendant, le personnage d’Héctor était nécessaire. D’ailleurs, je dis souvent que j’ai mis beaucoup de moi en lui : des maladresses que j’ai moi-même eues avec Miriam, des sensations que j’ai ressenties. Par moments, je le vois presque comme un double de moi-même.
Je voulais aussi travailler une masculinité différente : celle d’un homme disponible émotionnellement, doté d’une véritable intelligence émotionnelle, et qui assume les tâches de soin. C’était un choix conscient. Dans certains laboratoires d’écriture, on me l’a reproché : comme on me disait qu’Ángela pouvait déplaire, on me disait aussi que lui était « trop parfait ». Et je me demandais : que se passe-t-il là ?
Quand une femme fait des erreurs, c’est très mal perçu. Mais quand un homme agit correctement — alors que si c’était une femme, cela serait simplement considéré comme normal —, soudain, il devient « trop parfait ». Cette réaction m’a beaucoup intéressée, car elle révèle la manière dont les rôles de genre, intégrés depuis l’enfance, influencent notre perception des personnages.
Ce qui me touche beaucoup, c’est que lors des discussions avec le public, de jeunes hommes viennent me dire merci pour ce personnage, qu’ils considèrent comme un modèle. Je pense qu’il existe beaucoup d’hommes comme lui, mais qu’ils sont sous-représentés au cinéma. Et j’ai l’impression que depuis que davantage de femmes réalisent des films, on voit apparaître plus souvent ce type de masculinité — parce que nous apportons aussi notre propre regard sur ce que peut être un homme.

« Le personnage d’Héctor était nécessaire. D’ailleurs, je dis souvent que j’ai mis beaucoup de moi en lui : des maladresses que j’ai moi-même eues avec Miriam, des sensations que j’ai ressenties »
Tout change avec la naissance d’Ona et le couple commence à vaciller, laissant apparaître ses fissures. Certaines scènes frôlent le registre du cinéma d’horreur. Celle de l’accouchement est particulièrement dure, mais il y a aussi des moments où Ángela se sent complètement isolée, incomprise et incapable de savoir comment communiquer avec son bébé.
En interrogeant des mères sourdes, je me suis dit que j’allais faire un film avec une protagoniste sourde, sans être moi-même sourde, et une protagoniste mère, sans être moi-même mère. Et finalement, ma sœur Miriam a aussi décidé de ne pas être mère.
Alors, ce que j’ai fait, c’est interviewer des mères sourdes pour qu’elles me racontent leurs expériences de la grossesse, de l’accouchement, de l’éducation des enfants, afin que le film repose sur une base réelle. Et dans ces témoignages, par exemple, une des choses qui m’a le plus marquée, c’est que pour toutes les mères sourdes, l’accouchement avait été traumatisant.
L’accouchement a donc été l’une des premières scènes à apparaître dans le scénario. Cette scène a été l’une des premières à émerger dans le scénario, parce que c’était évident : il fallait qu’elle existe. Toutes me racontaient cela, et elle est écrite ainsi. Dans cette scène, rien n’est fictionnalisé, rien n’est inventé. Tout vient de vécus de mères sourdes. C’est une sorte de Frankenstein de témoignages de mères sourdes — depuis le moment du masque jusqu’à celui où ils éloignent Héctor.
Tous ces témoignages m’ont aidée à construire le parcours de maternité d’Ángela, ces moments-là. Et même si chaque mère sourde a ensuite eu des expériences différentes… Bon, je souhaitais aussi travailler sur ce besoin que je vois en général chez les mères de créer un lien — cette peur de ne pas y parvenir ou de mal faire — et aussi explorer les aspects plus sombres de la maternité du point de vue de la mère.
La maternité a été, je pense, un thème très exploré au cinéma, mais souvent à partir de mythes. Donc je voulais aussi montrer ces zones plus sombres. Il y a aussi des moments comme celui où elle met des écouteurs à la petite fille — une scène qui suscite parfois de la polémique. Certains disent : « comment peut-elle lui faire ça ? » Et moi je réponds : elle essaie simplement de créer un lien avec elle. Et quand on me dit cela, je demande : savez-vous combien d’enfants sourds ont eu les mains attachées pour les empêcher de s’exprimer et les forcer à parler ?
En réalité, j’ai toujours voulu raconter cette histoire à travers le quotidien, quelque chose de proche de tout le monde. Ne pas parler d’Ángela comme d’un cas à part, car il existe aussi des représentations de la surdité ou du handicap en général qui sont un peu « magiques », comme si ces personnes manquaient d’un sens mais en avaient un autre beaucoup plus développé. Non, ce n’est pas ça. Sa vie a été difficile parce que nous vivons dans une société qui ne prend pas en compte ses besoins, tout simplement.
Avez-vous eu le titre du film, Sourde, très fort et explicite, dès le début ?
Le titre du film, je l’ai emprunté à Miriam. Car en plus d’être actrice, Miriam est aussi artiste plasticienne et photographe. Elle avait fait, il y a de nombreuses années, une exposition sur la surdité qu’elle avait intitulée Sourde.
Elle utilisait ce titre dans une perspective d’empowerment, depuis une position affirmée : « je ne suis pas non-entendante, je ne veux pas que tu me définisses en relation avec toi ». Je dis toujours : imaginez qu’on appelle les femmes « non-hommes ». Ce serait comme si nous nous définissions par rapport à l’homme. Or, les personnes sourdes veulent être appelées « personnes sourdes » parce qu’elles le sont, tout simplement.
Pour Miriam et pour beaucoup de personnes sourdes, la surdité n’est pas un problème, ni un handicap, ni une difficulté, ni une défaillance. C’est une condition. Une manière de ressentir et d’être au monde. Le problème, c’est que dans notre société, elles doivent faire face à des barrières de communication et à des problèmes d’accessibilité.
Mais Ángela, lorsqu’elle est entourée par la nature, est pleinement elle-même, elle se sent complète, parfaite. Elle ressent et perçoit le monde à sa manière, avec sa propre sensorialité. Elle n’a aucun sentiment de manque. C’est la société qui lui renvoie cette image de handicap.
Le film a remporté le prix du public à Berlin et récemment trois Goya. Qu’a représenté pour vous l’obtention de tous ces prix ?
Tout cela a été un voyage fascinant, mais pour moi, les prix les plus importants et les plus surprenants sont autres.
Par exemple, le nombre de personnes sourdes en Espagne qui nous disent que grâce au film, elles sentent que leur entourage change, qu’on les traite différemment. Des centres de formation en langue des signes ou en médiation communicative nous disent aussi qu’ils reçoivent beaucoup plus d’élèves et quand on leur demande pourquoi ils ont choisi cette voie, ils répondent : « parce que j’ai vu Sorda et que je veux me consacrer à ça ».
Également, le fait que des cinémas en Espagne commencent, pour la première fois, à proposer des versions sous-titrées de films espagnols — alors que le cinéma espagnol n’est habituellement pas sous-titré, ce qui empêche les personnes sourdes d’y accéder. Certaines salles commencent donc à proposer des versions originales espagnoles sous-titrées.
Et puis, ce qui m’a le plus marquée — c’est arrivé il y a une semaine —, c’est que dans la région de Murcie, à l’Assemblée régionale, ils ont instauré pour la première fois un protocole pour les accouchements de mères sourdes, à la suite du film. Cela n’existait pas en Espagne.
Donc les choses commencent à bouger. Je pense que la culture — et le cinéma en particulier, mais aussi la littérature — a ce pouvoir de transformation. Et il n’est pas nécessaire que ce soit quelque chose de massif : ce que je t’ai raconté est très concret, mais cela nous transforme aussi intérieurement, d’une certaine manière.
Qu’avez-vous appris au fil des années sur la surdité et les personnes sourdes qui vous semble précieux pour celles et ceux d’entre nous qui sont entendants ?
Je pense que c’est fondamental, lorsqu’on est avec des personnes sourdes, de commencer par prendre conscience des privilèges dans lesquels nous vivons sans même nous en rendre compte. Et aussi de réaliser le sur-effort constant qu’elles doivent fournir pour évoluer dans le monde.
Il y a aussi la question du temps. J’ai appris que les personnes sourdes, comme beaucoup d’autres personnes en situation de handicap, ont besoin d’un autre rythme, de plus de calme. Les personnes sourdes perçoivent tout par le regard : elles n’arrivent pas dans un lieu avec toutes les informations sonores qui, pour nous, servent à nous repérer. Cela invite donc à aller plus lentement.
Et surtout, je crois que le fait d’avoir des personnes proches — qu’elles soient sourdes ou qu’elles aient toute autre forme de diversité fonctionnelle — nous enrichit. Cela nous donne des clés sur la vie, sur le monde, sur la différence. Cela nous sort de nous-mêmes.
Je pense que nos sociétés poussent toujours vers un modèle unique, et que tout le monde doit s’y conformer. Et tout le monde souffre d’essayer d’y entrer. Tout le monde. Les personnes en situation de handicap sont en quelque sorte la négation absolue de ce modèle, qui ne peuvent même pas y entrer. Et c’est là que l’on se rend compte qu’on passe à côté de toute la richesse de la diversité humaine. C’est comme si nous nous étions complètement trompés de direction dans notre manière de regarder. Il faudrait regarder autrement…
Il n’y a que de la pure diversité. Et laissons les personnes qui ont des besoins différents nous ralentir, nous faire faire une pause, nous amener à regarder la vie depuis un autre point de vue — car c’est précisément ce dont nous avons besoin.
Retrouvez ici notre article sur le film Sorda.
Crédits photo principale : Portrait Eva Libertad © Condor Distribution





