À l’occasion de la sortie de Patagonie Route 203 aux éditions Métailié, Eduardo Fernando Varela nous parle du processus d’écriture de ce roman fascinant, lauréat du prestigieux prix latino-américain Casa de las Américas.


Votre dernier roman Patagonie route 203 vient tout juste de sortir. Quelle en a été la genèse ?

Mon premier contact avec la Patagonie remonte à mon service militaire. Je voulais à tout prix partir de là-bas. Il y avait des problèmes frontaliers avec le Chili et j’étais abasourdi par cet immense vide, il n’y avait vraiment rien. Des années après, quand je suis parti habiter en Europe, j’étais fasciné par la diversité des dialectes, des langues, des gastronomies et des cultures qui coexistaient dans un territoire pas plus grand que l’Argentine.

Lorsque mes copains européens voyageaient en Argentine, je leur demandais ce qu’ils avaient le plus aimé. Tous me répondaient systématiquement la Patagonie. C’est à partir de là que j’ai commencé à la regarder d’un autre œil et à apprécier ses vastes étendues désertiques. 

Et je garde aussi un souvenir très fort de la Patagonie. C’était pendant mon service militaire, nous avions rencontrés dans une station-service de l’un des derniers villages des camionneurs qui nous saluaient en nous embrassant, avec une affection toute particulière. À l’époque, je ne comprenais pas. Puis, j’ai réalisé que ces gens transportaient de la nourriture et du carburant en arpentant sans arrêt ces routes patagoniennes. À mes yeux, ils étaient comme ces marins qui partent au bout du monde. 

Je dois également parler de La Strada de Federico Fellini qui m’a profondément marqué et m’a inspiré l’histoire de ces deux âmes perdues au milieu de nulle part ainsi que la fête foraine itinérante. Tout cela a pris du sens et a évolué dans ma tête jusqu’à l’écriture de ce roman.

« Je pense que la meilleure façon d’aimer l’Argentine est d’être loin d’elle »

Parker, le principal protagoniste de l’histoire, est un homme énigmatique et solitaire, qui fuit son passé en parcourant les routes de la Patagonie. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Pour moi, Parker est un outsider, quelqu’un qui souhaite vivre en marge de la société. Il vient d’une grande ville mais cherche la solitude. Il se laisse juste porter par les mouvements de son camion, comme hypnotisé par ses rencontres avec les habitants de la région. Son quotidien est comme un flottement permanent. 

Les autres personnages sont aussi très singuliers, chacun porteur d’une belle dose de folie. On pourrait croire qu’ils sortent d’un rêve…

Ils ont surgi tout seuls. Les personnages sont un peu comme de la semence, on les plante et parfois, ils poussent et ont leur propre vie. Ils peuvent même évoluer de façon bien différente à ce que l’on imaginait dans un premier temps. C’est ce qui m’est notamment arrivé avec le personnage de ce journaliste qui recherche des sous-marins allemands.

La région de la Patagonie est un autre protagoniste du roman : ses paysages sa météo, ses habitants, ses légendes. Pour quelles raisons avez-vous décidé d’y situer votre histoire ?

J’aime beaucoup ses paysages, ses étendues désolées, son ciel. Ce que je n’aime pas, c’est ce vent omniprésent, car il te rend fou. Cette Patagonie est une Patagonie imaginaire car de la Patagonie réelle, de nombreux écrivains en ont déjà parlé, comme Chatwin, Sepúlveda et tant d’autres.

C’est une terre surprenante où même les noms des lieux sont très évocateurs. Ceux que j’ai inventés ne le sont pas autant. Il suffit de prendre une carte et de regarder…

Le roman est aussi une fascinante histoire d’amour. Un amour explosif et libérateur pour Parker et Maytén. Pour vous, l’amour, c’est une énergie qui bouge le monde ?

Non, c’est plutôt le vent (rires). Avec toutes mes excuses à Freud et ses confrères. J’ai imaginé une Patagonie comme un océan où l’on voyage au gré des vent et des courants. Là-bas, rien ni personne n’a de racines car tout est toujours en mouvement, la fête foraine, le poste de police…

Au début, Parker et Maytén se retrouvent dans une sorte de labyrinthe obscur, fermé, comme un train fantôme… mais ensuite survient un autre labyrinthe, celui de la route, où ils feront face à d’autres monstres comme ce groupuscule nazi. L’amour est un parcours dans un labyrinthe habité par d’étranges présences. 

Vous êtes aussi scénariste pour le cinéma. Quelle sont les différences entre l’écriture d’un livre et celle d’un scénario ?

Pour tout dire, Patagonie route 203 était au départ un scénario. Dans un scénario, les images doivent à elles seules expliquer l’essentiel de l’histoire. Pour moi, c’est la raison qui explique que mon roman a cette grande force visuelle.

Une fois achevé le scenario, j’ai réalisé qu’il avait un grand potentiel, j’en ai parlé autour de moi et on m’a conseillé de le transformer en roman. C’est là que j’ai commencé à le retravailler et qu’il a évolué vers un texte plus littéraire et qui n’a finalement plus grand chose à voir avec le scenario originel. 

Vous avez gagné le prix Casa de las Américas. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Une immense joie et un grand honneur au sens où de très grands écrivains ont déjà reçu ce prix.

Et la publication en France par Métailié ?

Je leur suis très reconnaissant de l’avoir publié, c’est un coup de pouce énorme pour le roman. 

Pouvez-vous nous parler de vos influences littéraires ?

Je citerais Los pasos pérdidos de Alejo Carpentier Narcisse et Goldmund de Herman Hesse que j’ai lu à l’adolescence et qui m’a profondément marqué. García Márquez et Vargas Llosa, bien sûr, mais aussi Guillermo Cabrera Infante ainsi que le colombien Fernando Vallejo, j’aime particulièrement l’intensité de son écriture. J’en oublie sans doute, mais en gros, ce sont mes principales influences littéraires.

Ah si ! Il y a Cortázar auquel je m’identifie sur beaucoup de choses également. Il y a ce conte de Cortázar, Un lugar llamado Kindberg, qui raconte l’expérience d’un conducteur de camion écoutant de la musique.

Modestement, je perçois Cortázar comme un compagnon. Il a écrit des choses qui me sont personnellement arrivées. Et sa relation avec l’Argentine est assez semblable à celle que j’entretiens de mon côté… Je pense que la meilleure façon d’aimer l’Argentine est d’être loin d’elle. Ça, c’est la clé pour l’aimer. Lorsqu’on est sur place, c’est toujours très compliqué.

Vos prochains projets ?

Je suis en train d’écrire une nouvelle histoire, très différente de celle de Patagonie route 203.  Elle se situe dans un lieu précis, un détachement militaire niché à 5000 mètres d’altitude à la frontière entre deux pays qui pourraient être l’Argentine et le Chili. Avec Patagonie route 203, j’ai imaginé une histoire où les personnages sont toujours en mouvement. Mais dans cette nouvelle histoire, c’est tout le contraire, rien ne bouge, les personnages restent sur place et c’est leurs différents conflits qui font avancer le récit.


INFOS ÉDITEUR


  • Titre original : La marca del Viento
  • Langue originale : Espagnol (Argentine)
  • Traduit par : François Gaudry
  • Publication : 20/08/2020
  • Pages : 368
  • Prix Transfuge du Meilleur roman hispanophone – 2020
  • Prix Femina étranger : finaliste – 2020
  • Prix du Premier roman : sélection catégorie romans étrangers – 2020
  • Prix Expression 2020 : sélection (prix de la librairie Expression à Châteauneuf de Grasse) – 2020
  • Prix LDB 2020-2021 : sélection (prix de la librairie des bauges à Albertville) – 2020
  • Sélection rentrée littéraire Fnac – 2020
  • Prix Casa de las Americas – 2019