Il distille un cinéma social d’une rare profondeur, porté par une véritable singularité de regard. Avec Entroncamento, portrait sans concession d’un pays en pleine mutation, Pedro Cabeleira entraîne le spectateur dans les bas-fonds d’une ville où une jeunesse sans diplôme ni perspectives se réfugie dans le trafic de drogue, sur fond de montée du racisme et de l’extrême droite. 


Vous êtes originaire d’Entroncamento, la ville qui donne son titre à votre second long métrage. Comment vous est venue l’idée de faire ce film qui nous plonge dans les bas-fonds de cette ville portugaise frappée de plein fouet par la crise ?

En 2016, un ami d’enfance m’a invité à réaliser un clip musical. Son univers était celui du gangsta rap, et j’ai donc décidé d’inscrire le clip dans cet imaginaire. Pendant la production, nous avons construit une histoire ensemble et j’ai été très surpris de voir les rues où j’ai grandi se transformer à travers l’objectif de la caméra.

C’est ainsi qu’est née l’idée de réaliser un film dans ces rues, en racontant des histoires semblables à celle que nous étions en train de mettre en scène dans le clip. Au fil du temps, j’ai approfondi le scénario et développé les personnages et le film s’est progressivement rapproché de la réalité.

Comme la société portugaise et le paysage politique évoluaient à un rythme très rapide, j’ai compris que la ville d’Entroncamento pouvait constituer un miroir idéal de ces transformations. Sans renoncer à l’atmosphère propre au genre, j’ai orienté le film vers une approche plus contemporaine.

Ana Vilaça incarne Laura, une femme qui arrive à Entroncamento et doit se battre pour se faire une place dans le trafic de drogue. Pourquoi avoir choisi une femme pour incarner le rôle principal dans un univers où les hommes font la loi ?

Au départ, le film racontait l’histoire de ces jeunes hommes en conflit les uns avec les autres, une idée qui était finalement assez naïve. Ana Vilaça (Laura) est aussi ma compagne, et nous avons l’habitude de discuter de nos projets.

Au fil de nos échanges autour du film, j’ai pris conscience du caractère très masculin de cette idée et de la manière dont elle glorifiait l’hypermasculinité propre aux dynamiques criminelles. J’ai alors commencé à développer le personnage de Laura, une jeune femme venue d’ailleurs, capable d’apporter un autre point de vue au récit.

Ce personnage – tout comme Ana elle-même – a joué un rôle essentiel, car il m’a aidé à déconstruire cette masculinité toxique et m’a permis de regarder cette ville à travers le regard d’une femme, un regard à la fois extérieur et profondément différent.

À travers le personnage de Laura, vous montrez également la précarité du travail et combien il est difficile de s’en sortir avec un petit boulot. Elle incarne, en quelque sorte, le déterminisme social et la difficulté — voire l’impossibilité — de s’extraire de son milieu…

Oui. À travers son personnage, ainsi que celui de Nádia, le film montre le type d’emplois auxquels les personnages peuvent prétendre. Ces deux figures féminines mettent en lumière le manque de perspectives qui s’offre aux jeunes peu qualifiés à Entroncamento.

Les opportunités y sont rares et, lorsqu’elles existent, il s’agit le plus souvent de travaux pénibles, répétitifs et mal rémunérés. C’est pourquoi ces personnages choisissent de gagner de l’argent autrement. Ce n’est pas seulement parce que les petits délits leur permettent de gagner un peu plus, mais aussi parce qu’ils leur offrent une échappatoire à la monotonie et au sentiment douloureux de stagnation.

Le racisme est aussi un sujet que vous abordez dans le film, notamment à travers le personnage du gitan et de sa famille…

Je n’aurais jamais pu réaliser un film sur Entroncamento sans aborder la question du racisme. D’autant plus ces dernières années, avec la montée de Chega, le parti d’extrême droite, qui a fait du racisme un véritable discours politique. Il était donc nécessaire que le film rende compte de cette réalité.

Aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu des tensions entre la population rom et la population non rom à Entroncamento et ces dynamiques étaient déjà présentes dans les premières versions du scénario. Mais à partir de 2019, avec l’ascension de Chega, les discours de haine se sont davantage banalisés. Les petites villes comme Entroncamento, où les préjugés envers les minorités étaient déjà profondément ancrés, ont été parmi les premières à adopter ce type de rhétorique. L’an dernier, Entroncamento est ainsi devenue la première ville du pays à élire un maire issu de l’extrême droite.

Même si ces tensions ont toujours fait partie de l’histoire que je racontais, j’ai compris au cours des dernières années que les conflits mis en scène dans le film, ainsi que le fait qu’Entroncamento soit un lieu où il est difficile de s’épanouir, pouvaient offrir des pistes de réflexion sur les raisons de la progression si rapide de l’extrême droite dans notre pays.

Portrait de Pedro Cabeleira

« Je n’aurais jamais pu réaliser un film sur Entroncamento sans aborder la question du racisme. D’autant plus ces dernières années avec la montée de Chega, le parti d’extrême droite... »

Différents types de musique, du classique au rap, sont présents dans le film. Quelle importance accordez-vous à la musique ?

Fondamentale. Je ne peux pas imaginer un film sans musique. Je passe mon temps à en « collectionner » sur YouTube, à créer d’immenses playlists et lorsque je fais le ménage ou que je vaque à mes occupations, si un morceau m’évoque une idée, je l’ajoute généralement à la playlist du film.

Ainsi, au moment où j’imagine le film, je sais déjà quelle musique l’accompagnera. Cela me permet d’avoir une perception très précise de l’atmosphère que je veux créer et de la manière dont je vais la construire. Pour moi, l’essentiel dans la réalisation d’un film, c’est l’expérience cinématographique. C’est toujours mon point de départ, qu’il s’agisse d’une histoire, d’une séquence ou d’une scène… et la musique joue un rôle déterminant pour ressentir la nature de cette expérience.

J’aime aussi beaucoup expérimenter avec la musique, en essayant d’utiliser des morceaux qui ne semblent pas s’accorder parfaitement avec une scène, mais qui ont le pouvoir de la transformer. Les possibilités de faire dialoguer musique, images, sensations et émotions sont infinies, et c’est sans doute ce qui me passionne le plus dans le processus de création.

Le moment que je préfère est celui où j’entre en salle de montage et que je commence à tester la musique sur les images que j’ai tournées. Bien souvent, j’ajoute d’abord la musique et je construis le montage des images à partir d’elle.

Le film a un style documentaire très marqué qui lui confère un grand réalisme. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Le film est profondément ancré dans le contemporain et, pour moi, faire de la fiction revient presque à réaliser de faux documentaires : j’ai besoin de croire que ces personnages existent réellement et que les événements que je raconte se produisent véritablement. Si je ne crois pas à la matière que je filme, je suis incapable de la monter par la suite.

C’est aussi pour cette raison que le film adopte une structure aussi fragmentée : je ne peux pas intégrer une scène dont je ne suis pas convaincu de la réalité, même si cela implique de renoncer à une narration plus fluide ou plus confortable pour le spectateur. Dans ce cas précis, puisque je mettais en scène une réalité que je connaissais intimement, il était essentiel que tout paraisse authentique.

J’aime également beaucoup la rencontre entre des univers très réalistes et des éléments empruntés au cinéma de genre. Cette combinaison permet d’élever la forme cinématographique et de faire basculer le réel dans une autre dimension, tout en conservant son ancrage dans la réalité.

Que disent le trafic et la consommation de drogue de nos sociétés ?

C’est une question difficile, à laquelle je n’ai pas de réponse toute faite. Ce que j’ai ressenti en explorant cet univers, c’est que la dynamique propre au trafic de drogue est, au fond, le reflet du fonctionnement du capitalisme : tout le monde veut de l’argent, celui qui en possède le plus détient le plus de pouvoir, et chacun est en compétition avec les autres pour accéder à cette position de domination et, par conséquent, à davantage de richesse.

Tous les personnages du film aspirent à un mode de vie que le capitalisme leur a vendu comme un idéal. S’ils se tournent vers le trafic de drogue, c’est avant tout pour tenter d’atteindre cet horizon de réussite qu’ils savent inaccessible par d’autres moyens.

Retrouvez ici notre article sur le film Entroncamento.

Crédits photo principale : Portrait Pedro Cabeleira © Léa Rener