Avec ce premier long métrage, Fernanda Tovar a marqué les esprits au festival de Berlin. C’est à l’occasion de la sortie en France de Chicas Tristes, qui traite de l’amitié à l’adolescence, que nous avons pu l’interviewer. Elle revient sur la genèse de son film, sur le collectif de cinéastes Colmena auquel elle appartient ainsi que sur la violence de genre au Mexique.
Chicas Tristes aborde la question des violences sexuelles, mais c’est avant tout l’histoire de deux adolescentes, amies inséparables, qui commencent à découvrir le monde qui les entoure. Comment est née l’idée de faire ce film ?
L’idée est née d’une histoire personnelle, qui s’est ensuite enrichie de récits d’amies ainsi que de choses que je voyais sur Internet. Le processus d’écriture a duré huit ans ; au fil du temps, plusieurs éléments sont apparus comme de nouveaux départs ou comme des graines essentielles qui ont nourri le film.
Entre les deux amies, il existe une dualité très marquée : alors que La Maestra (Rocío Guzmán) est une jeune fille forte, déterminée et sûre d’elle, Paula (Darana Álvarez) est beaucoup plus fragile et introvertie. Comment avez-vous travaillé avec les actrices à la construction de ces deux personnages et au contraste qui les oppose ?
Nous avons travaillé pendant plusieurs semaines avant le tournage à la construction des personnages. Nous avons réalisé de nombreuses improvisations à partir de scènes qui ne figuraient pas dans le scénario, ce qui permettait aux filles d’explorer leurs personnages. À la fin de chacun de ces exercices, nous en discutions ensemble et tirions des conclusions communes. Je pense que la construction des personnages a été un processus très collaboratif, qui s’est énormément enrichi de leurs contributions. Au fond, ce que je souhaitais avant tout, c’était qu’elles s’approprient ces personnages et qu’elles aient le sentiment qu’ils leur appartenaient.

« j’aime avoir le sentiment que mes amis sont à mes côtés, que nous faisons des films ensemble et que partageons aussi bien les doutes que les erreurs »
Pourquoi avoir choisi l’univers de la natation comme cadre de l’histoire ?
D’une part, je voulais que les personnages aient un rêve clair et bien défini, qui est ici de partir au Brésil pour participer à une compétition. Je pense que, lorsqu’on aborde ce type de sujets, on oublie parfois de se demander ce qu’il advient de nos rêves et des espaces dans lesquels nous évoluons. D’autre part, je tenais à ce qu’elles fassent partie d’une communauté fermée. L’histoire ne serait pas la même si cela arrivait avec un garçon qu’elles n’auraient plus jamais à revoir. Enfin, la natation rend vulnérable d’une manière que peu d’autres sports font : elle oblige à exposer son corps et à être constamment au contact d’autres corps. J’étais intéressée par la façon dont cette réalité pouvait imprégner les personnages et influencer leur expérience.
En quoi le fait d’appartenir à un collectif de cinéastes comme Colmena a-t-il influencé la réalisation de ce film ?
Je crois que cela m’a rendue plus audacieuse sur le plan créatif. Faire un film peut être un processus solitaire, et il est parfois difficile de distinguer une bonne idée d’une mauvaise. C’est sans doute quelque chose qui vient avec le temps et l’expérience. Comme il s’agissait de mon premier long métrage, le collectif m’a offert une base solide pour expérimenter, partager mes réflexions et savoir qu’il y avait autour de moi un groupe de personnes avec lesquelles dialoguer afin de trouver la meilleure manière de donner forme à toutes ces idées.
En réalité, le film s’est énormément enrichi grâce à la contribution de chacune des personnes qui y ont participé. Il a évolué de façons que je n’aurais peut-être même pas imaginées, et c’est une très bonne chose. J’aime avoir le sentiment que mes amis sont à mes côtés, que nous faisons les films ensemble et que nous partageons aussi bien les réussites que les doutes et les erreurs.
Dans le Mexique d’aujourd’hui, les violences faites aux femmes sont une forme d’épidémie silencieuse. Les femmes ne savent pas vers qui se tourner, parce que ni la société ni les institutions ne leur apportent de réponse… Était-il important pour vous de donner la parole aux femmes ?
Je pense qu’il est tout à fait naturel que nous ayons envie de parler de ce qui nous préoccupe, de ce qui nous fait peur et de ce qui nous traverse. Dans ce sens, il est logique que les femmes aient envie d’aborder ces sujets. Cela dit, mon objectif n’était pas tant de donner une voix aux femmes ni de réaliser un film de dénonciation. Pour moi, il s’agissait avant tout de raconter une expérience de vie et de poser des questions au spectateur.
Avec le parcours du film dans les festivals, je me suis rendu compte qu’un très grand nombre de jeunes femmes avaient vécu des expériences similaires, non seulement au Mexique, mais partout dans le monde. Je crois que c’est peut-être là le rôle du cinéma : montrer une expérience humaine et créer des passerelles d’empathie dans une société qui semble chaque jour davantage divisée.
Qu’a représenté pour vous le fait de remporter l’Ours de cristal à la Berlinale avec Chicas Tristes, votre premier long métrage ?
Je crois que, même plusieurs mois après, c’est le genre de chose que l’on assimile peu à peu. Mais cela représente une immense joie de savoir que le film trouve un écho auprès des spectatrices et des spectateurs. C’était cela, le rêve.
Je suis également très heureuse pour le collectif, pour toutes les personnes qui ont participé au film, pour moi-même, ainsi que pour mes amis et ma famille, qui m’ont accompagnée tout au long de ce long parcours, avec ses hauts et ses bas. Au fond, je pense qu’une telle réussite repose entièrement sur une force collective, et je suis heureuse que la communauté à laquelle j’appartiens soit ainsi célébrée et reconnue.
Retrouvez ici notre article sur le film Chicas Tristes.
Crédits photo principale : Portrait Fernanda Tovar © Wild Bunch





