À l’occasion du concert de ¡Ya Voy! prévu le 5 février 2026 à l’Auditorium Jean-Pierre Miquel à Vincennes dans le cadre du festival Sons d’hiver, nous avons pu poser quelques questions à Thibault Cellier, le contrebassiste de cette formation atypique qui explore par le prisme du jazz libre les musiques traditionnelles colombiennes.
Vous serez le jeudi 5 février 2026 à l’affiche du festival Sons d’hiver, en quartet, avec votre formation ¡Ya Voy! dans laquelle vous êtes vous-même contrebassiste. Pourriez-vous nous présenter en quelques mots ce projet ainsi que les différents musiciens qui le composent ?
¡Ya Voy! c’est une rencontre originale entre les musiques traditionnelles colombiennes, le jazz et les musiques improvisées. Du côté colombien, on retrouve les rythmes chaloupés en trois temps, les chants qui célèbrent la liberté, la tradition voix / percussions, la danse, la transe, mais aussi un rapport très social et ritualisé à la musique. Du côté du jazz et de l’improvisation, il y a la liberté, l’engagement, l’appropriation des traditions et la célébration de l’instant.
Alejandra et Moisés ont grandi ensemble dans le village de Cabuyal Candelaria, dans la Valle del Cauca, à l’ouest de la Colombie. Alejandra est arrivée en France en 2004, tandis que Moisés vit toujours à Cali.
Sakina Abdou est notamment membre du collectif Muzzix à Lille et très active sur la scène jazz et improvisée européenne, tout comme moi, à travers le collectif des Vibrants Défricheurs (Papanosh, Think Big ! Reality Show) à Rouen, le groupe Novembre, ou plus récemment une collaboration avec Joachim Kühn.
Vous collaborez depuis trois ans avec le festival Sons d’hiver autour de ce projet. Concrètement, au-delà des concerts qui en représentent l’aboutissement, quelle forme prend cette collaboration ?
Le festival Sons d’hiver nous accompagne depuis le printemps 2024 et fait partie des coproducteurs du projet. Les coproductions dans les musiques de création sont malheureusement de plus en plus rares, alors qu’elles sont essentielles : elles permettent de prendre le temps, d’organiser des résidences et de laisser la musique se construire.
Sons d’hiver nous a offert ce temps-là, et c’est une chance immense d’être soutenus par un festival dont nous partageons pleinement les valeurs et l’identité artistique. Nous réfléchissons déjà à une forme élargie pour 2028, il n’est donc pas exclu que cette belle histoire avec Sons d’hiver se poursuive !
¡Ya Voy! est un projet à la croisée du jazz libre et des musiques traditionnelles colombiennes. Avec la chanteuse Alejandra Charry, comment vous êtes-vous rencontrés et comment l’idée d’un tel projet est-elle née ?
Nous nous sommes rencontrés grâce à Sons d’hiver, à l’occasion d’une carte blanche donnée par le festival au groupe Papanosh pour un bal réunissant de nombreux invité·e·s. Papanosh explore souvent des musiques « d’ailleurs » et, ayant invité Alejandra avec son groupe Pixvae au festival Mens Alors quelques années auparavant, j’ai proposé qu’elle fasse partie de cette aventure.
À la suite de cette rencontre, il est rapidement devenu évident d’imaginer un projet ensemble comme ¡Ya Voy!, pensé de manière totalement équilibrée, tant sur le plan des esthétiques que de la composition, avec un compositeur de chaque « côté » et une véritable parité. L’envie première était aussi de préserver le caractère acoustique des musiques traditionnelles et du jazz, afin de mettre en valeur les timbres et les richesses de cet instrumentarium.
Le choix de Moisés s’est imposé naturellement. Il nous a fallu un peu plus de temps pour réfléchir à la musicienne qui viendrait compléter le groupe, mais dès que l’idée d’inviter Sakina a émergée et que nous avons fait une première session ensemble, l’évidence a été la même. En Sakina, nous avons trouvé la musicienne idéale pour emmener la musique exactement là où nous l’imaginions.

« Continuer à célébrer la liberté aujourd’hui est sans doute l’une des choses les plus importantes à faire ! »
Le patrimoine musical traditionnel colombien est particulièrement riche. Au-delà de la cumbia et du vallenato, qui ont depuis longtemps franchi les frontières du pays, il existe une multitude de styles, très variés, notamment en fonction de leur ancrage géographique, côte caraïbe, côte pacifique ou intérieur des terres… Quels sont les folklores que vous explorez tout particulièrement avec ¡Ya Voy! ?
Personnellement, ça faisait longtemps que j’avais envie d’un projet dans lequel la paire rythmique ne serait pas contrebasse/batterie, mais contrebasse/tambours. La simplicité — toute relative — du duo voix/percussions m’a toujours beaucoup attiré, notamment dans des musiques comme le maloya réunionnais qui n’est pas si éloigné dans l’esprit.
Le fait que Moisés ne joue pas en permanence du marimba permet aussi d’obtenir cette couleur plus brute et très organique dans le son du groupe.
De Dizzy Gillespie à Duke Ellington tout en passant par Pharoah Sanders, John Coltrane ou Don Cherry, le jazz a toujours été un outil privilégié pour explorer des musiques traditionnelles… Pour autant, à l’exception du Brésil et de Cuba qui ont exercé une profonde fascination chez les jazzmen, toutes époques confondues, les projets s’étant aventurés sur d’autres territoires musicaux sud-américains sont plus rares. Cette singularité, c’est ce qui fait la force de ¡Ya Voy! ?
En tant qu’artiste, il y a toujours cette envie de proposer une musique nouvelle. Il y a finalement eu assez peu de croisements entre le jazz et les musiques traditionnelles colombiennes, et lorsqu’ils existent, c’est souvent sur une esthétique plus électrique, notamment autour de la cumbia.
Il est par exemple très rare d’entendre ces musiques avec une contrebasse, on y trouve majoritairement de la basse électrique. Or le timbre boisé et la chaleur de la contrebasse dialoguent naturellement avec le marimba de chonta, lui aussi entièrement en bois !
J’ai évidemment en tête le travail de Mingus autour du Mexique via Tijuana Moods un album qui m’a longtemps accompagné et aussi sa capacité à dépasser le son d’un orchestre.
Dans ¡Ya Voy!, nous sommes quatre, et Moisés ne peut pas jouer simultanément du marimba et des tambours. Il a donc fallu penser l’écriture et la forme du set en conséquence. Le fait qu’Alejandra et Sakina jouent aussi des percussions multiplie les possibilités et donne parfois l’impression que nous sommes plus nombreux sur scène.
L’écriture s’est affinée au fil des résidences, en intégrant pleinement nos quatre personnalités. Le résultat est une musique singulière, guidée par l’idée du pas de côté comme faire jouer, par exemple, du free à Moises sur un tambour traditionnel.
Musicalement, ¡Ya Voy! est une musique de contrastes, entre la puissance de feu du free jazz et la volupté harmonique des chants traditionnels distillés par Alejandra Charry. Mais ces deux sphères musicales ont un chemin commun, celui qui mène à la transe…
Oui, totalement. Il y a la transe par la danse dans les musiques colombiennes, et la transe par le dépassement de soi dans l’improvisation jazz. Ce sont deux formes de transe très complémentaires, qui célèbrent l’instant et qui nous animent profondément.
Nous sommes vraiment très heureux des premiers concerts et des retours enthousiastes des publics, qui découvrent à la fois une culture et un discours musical différents de ce qu’ils ont l’habitude d’entendre. Continuer à célébrer la liberté aujourd’hui est sans doute l’une des choses les plus importantes à faire !
Après ce concert à Sons d’hiver, quels seront vos prochains projets, avec ¡Ya Voy! ou d’autres formations ?
Nous avons environ vingt-cinq concerts prévus en France dont une tournée en Colombie au mois de mars. Nous enregistrerons ensuite l’album en avril, pour une sortie envisagée à l’automne ou en janvier 2027. Une tournée européenne est également en préparation pour novembre 2026, avant différentes tournées en 2027 pour accompagner la sortie du disque.
Par ailleurs, Alejandra créera son projet solo cette année ; Sakina poursuivra le sien tout en participant à de nombreux projets de la scène jazz européenne ; Moisés jouera avec son groupe en Colombie et continuera son formidable travail de transmission à Cali avec différentes associations.
De mon côté, un album en trio avec Joachim Kühn sortira sur le label ACT, un autre avec le quartet Think Big! sur BMC, ainsi qu’un nouvel enregistrement avec le bal de Papanosh, dont nous fêtons les 20 ans cette année !!!
Retrouvez ici notre chronique sur l’édition 2026 du festival Sons d’hiver !
Crédits photo principale : ¡Ya Voy! © Jacky Cellier





