
Nous avions déjà eu l’occasion de rencontrer Gessica Généus à l’occasion de la sortie de son film Freda en 2021. La jeune réalisatrice haïtienne est toujours aussi déterminée et animée par cette même envie profonde de nous parler de son pays ! Elle a choisi cette fois-ci de le faire à travers l’histoire de Marie-Madeleine et de Joseph, deux êtres marginalisés qui se rencontrent et trouvent, au cœur de leurs fragilités, un espace de liberté, de tendresse et d’humanité.
Votre deuxième long métrage, Marie-Madeleine, raconte l’histoire d’une femme qui vit de la prostitution et dont le chemin croise celui de Joseph (Beonard Monteau), un jeune évangéliste. Comment est née l’idée de ce film ?
Pendant longtemps, j’ai énormément réfléchi à la question de la moralité. Il existe tellement de façons de l’aborder, surtout dans un pays comme Haïti, où la religion occupe une place extrêmement importante dans la société. On y trouve une forte présence catholique et protestante, mais aussi d’autres communautés religieuses, comme les témoins de Jéhovah, les mormons et les musulmans. Et au milieu de tout cela, il y a aussi le vaudou, profondément ancré dans la société haïtienne.
Cette coexistence de croyances et de visions du monde peut donner lieu à des conflits et à des confrontations parfois extrêmement violentes. Le vaudou, notamment, suscite beaucoup de peur chez certaines personnes. Cette peur peut devenir si profonde qu’elle finit par paralyser les gens, influencer leurs comportements et affecter leurs relations aux autres. Ils se retrouvent alors pris entre différentes croyances, des interdits et des jugements moraux qui peuvent rendre leur rapport au monde particulièrement difficile.
Je souhaitais faire un film qui explore la manière dont cette ferveur chrétienne se manifeste dans les relations entre les individus. J’ai choisi des personnages marginalisés, parce que je trouvais que c’était la meilleure façon d’aborder cette question et d’en explorer toutes les contradictions.
Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre comment des personnes qui sont censées transmettre l’amour et la compassion peuvent en arriver à écraser ceux qu’elles devraient protéger. Pour moi, les saints de l’Église catholique incarnent justement cette volonté de protéger les plus vulnérables, les plus marginalisés. Pourtant, on constate parfois un paradoxe troublant : une religion qui prône l’amour finit par produire du jugement, de la souffrance, de la peur et de la culpabilité, plutôt que de l’amour.
C’est cette contradiction que je voulais interroger à travers le film. Je voulais parler de l’amour du prochain, de ce commandement qui est censé être au cœur de la foi chrétienne. Mais est-ce qu’on aime réellement notre prochain ? Est-ce qu’on est vraiment capables de mettre cet amour en pratique, au-delà des discours, des croyances et des principes moraux que l’on prétend défendre ?
Comment avez-vous exploré la notion d’amour à travers ces deux personnages ?
Pour moi, l’amour, c’est permettre à l’autre d’exister pleinement, dans sa vérité. L’amour libère. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la Bible. Et lorsqu’on emprisonne l’autre, lorsqu’on cherche à le transformer ou à lui imposer une manière d’être, il faut comprendre qu’on est dans une conception de l’amour qui ne lui permet pas d’exister pleinement.
C’est pour cela que, pour moi, parler d’amour, c’est nécessairement parler de liberté. Aimer, c’est reconnaître que l’autre a sa propre vie, sa propre existence, sa propre vérité. Notre rôle n’est pas de le transformer en quelqu’un d’autre, mais de lui permettre d’exister tel qu’il est. Cela ne signifie pas qu’il faut ignorer les conséquences de ses choix ou de sa manière d’être, mais plutôt chercher à le protéger, autant que possible, sans lui retirer sa liberté.
Au cœur du film, il y a donc véritablement cette question de l’amour. Il y a d’abord l’amour entre Magda et Joseph, qui n’est pas celui d’un couple, mais plutôt celui de deux êtres qui se retrouvent dans leur solitude intérieure. Ils se reconnaissent l’un dans l’autre, parce qu’ils partagent une forme d’isolement et qu’ils trouvent, dans leur relation, un espace où ils peuvent simplement exister.
Mais il y a aussi, pour Joseph, l’amour des religieux. Eux aussi pensent l’aimer. Lorsqu’ils le maltraitent, ils sont convaincus de le faire pour son bien, pour le protéger. Ils croient sincèrement que leur violence est une forme d’amour. Et c’est précisément ce qui m’intéresse : comprendre comment l’amour peut prendre des formes radicalement différentes selon les personnes qui l’incarnent, au point de devenir parfois le contraire de ce qu’il est censé être.
Je voulais faire coexister ces différentes conceptions de l’amour dans le film, explorer cette tension entre l’amour et la liberté, entre la volonté de protéger l’autre et celle de le contrôler.
Comment le personnage de Marie Madeleine incarne-t-il la liberté dans une société comme Haïti ou il y a tellement d’entraves ?
Dans toutes les sociétés opprimées, les gens ont toujours su trouver des espaces de liberté, même dans les endroits où cette liberté semblait la plus limitée. Et c’est précisément cela que j’avais envie de faire exister dans le film. Ce n’est pas parce qu’on vit sous une domination qu’on est incapable de trouver un espace pour être libre, pour explorer et pour exister pleinement, même si cet espace est minuscule.
Pour moi, Marie Madeleine incarne cette idée. Elle sait que les choix qu’elle fait lui appartiennent, mais elle sait aussi qu’ils vont se heurter au regard des autres, à leur jugement, et qu’elle devra parfois en payer le prix. Pourtant, elle trouve toujours une manière d’exister, de continuer à vivre selon ses propres choix et de faire la paix avec sa réalité.
Ce qui m’intéresse chez elle, c’est cette capacité à préserver un espace intérieur de liberté, même lorsqu’elle sait que le monde autour d’elle cherchera constamment à le lui enlever. Sa liberté n’est pas absolue, elle n’est pas sans conséquences, mais elle existe malgré tout. Et personne ne peut complètement la définir à sa place.

« Nous avons une richesse artistique immense, et je voulais que mon film soit à l’image de cette réalité, de notre manière d’exister »
Pourquoi avez-vous choisi d’interpréter vous-même Marie-Madeleine ?
Ce personnage m’habitait depuis bien avant que je commence à écrire le film. À force d’y penser, de le construire et de chercher à le comprendre, il a fini par faire partie de moi.
Je suis aussi obsédée par l’idée de faire le meilleur film possible. Donc, si je ne me sens pas capable d’être à la hauteur du rôle, je préfère ne pas le jouer. Mais si je sens que je peux y arriver, alors je vais le faire, parce que j’adore ça et que ce personnage représente quelque chose de très particulier pour moi.
Quand tu es comédienne et que tu connais un personnage aussi intimement, il devient difficile d’imaginer quelqu’un d’autre l’interpréter. Tu as découvert une matière, une manière de l’habiter, de le comprendre, et tu as le sentiment que personne ne le connaît aussi bien que toi.
C’est ce qui a rendu le choix difficile. J’ai organisé des castings et rencontré des comédiennes formidables. Certaines me connaissaient en tant qu’actrice et me demandaient : « Mais pourquoi tu ne joues pas le rôle toi-même ? » Je crois que c’était la première fois que plusieurs personnes me le disaient spontanément, avant même que j’envisage sérieusement cette possibilité.
Et à force de l’entendre, je me suis dit : « Bon, d’accord, peut-être que je peux le faire. »
Aujourd’hui, je suis extrêmement heureuse d’avoir fait ce choix.
Les couleurs, les corps, les sonorités nous plongent pleinement dans l’univers haïtien. C’est un film très sensoriel. Comment avez-vous travaillé toute cette partie ?
J’ai eu la chance de pouvoir consacrer cinq années à ce film, un temps rare dans un milieu où le manque de moyens oblige souvent à aller vite. Pendant toute cette période, le projet a occupé chacune de mes pensées et nourri mon quotidien, de mes visites au musée à mes écoutes musicales. Bien avant de devenir un film, il était déjà présent en moi, à travers des idées, des images et des moments qui ont peu à peu pris forme.
Je voulais vraiment que ce film témoigne de ma manière de voir Haïti. C’est quelque chose de profondément ancré en moi, parce que j’ai grandi là et que ce pays fait partie de mon identité. Haïti, c’est aussi ce que je suis.
En Haïti, l’art est partout. La musique est omniprésente. On trouve des tableaux dans les rues, parfois posés à même le sol, que l’on peut acheter au détour d’une promenade. Il y a aussi la poésie, les poètes, la littérature, la photographie… Nous avons une richesse artistique immense et je voulais que mon film soit à l’image de cette réalité, de notre manière d’exister.
Bien sûr, il y a la violence, il y a la faillite de l’État. Mais il y a aussi l’art, et toutes ces choses que nous faisons pour échapper à cette réalité, pour créer, pour questionner le monde et pour donner un sens à notre existence. C’est aussi une manière de ne pas se sentir complètement inutile, de ne pas finir par croire ce que le reste du monde semble nous répéter sans cesse sur notre pays.
Créer, c’est donc aussi une façon de revendiquer notre existence. C’est bien plus qu’un simple acte de création : c’est une manière d’affirmer que nous sommes là, que nous avons quelque chose à dire et que notre expérience du monde mérite d’être racontée.
Mais grâce à notre littérature, à notre peinture et à notre musique, nous avons voyagé bien au-delà de nos frontières. Notre culture a circulé dans le monde, et nous avons énormément contribué à la richesse artistique mondiale. On ne peut donc pas réduire notre héritage à ce que les autres ont décidé de raconter sur nous. Notre héritage, c’est aussi tout ce que nous avons créé, tout ce que nous avons imaginé et tout ce que nous avons apporté au monde. Il fallait que ce film soit aussi le témoignage de cette richesse.
C’est un film extrêmement personnel pour moi, parce que j’ai grandi dans des quartiers difficiles. Comme nous en avions parlé à propos de Freda, il y a dans cette histoire une part de ma propre vie, de mon expérience et de mon histoire.
Je voulais donc faire un film qui parle des difficultés de ces quartiers, de la violence et de la précarité, mais aussi de leur beauté, de leur créativité et de tout ce qui s’y invente malgré les obstacles. Je voulais montrer cette complexité, faire exister toutes ces dimensions à la fois, sans réduire ces lieux à leurs difficultés.
Le film a été tourné à Jacmel. Comment s’est déroulé le tournage dans cette ville ? En quoi les lieux et leur environnement ont-ils nourri votre mise en scène ?
Jacmel, c’est une ville absolument superbe. C’est véritablement une ville artistique, l’une des grandes villes culturelles du pays, avec énormément de couleurs. Le carnaval y est particulièrement important, et c’est, à mes yeux, l’un des plus beaux carnavals d’Haïti.
Comme Jacmel est aussi une ville côtière, j’avais vraiment envie de faire un film qui rappelle que nous vivons sur une île. On est immédiatement en contact avec la mer. C’est d’ailleurs le premier son que l’on entend dans le film. Je voulais explorer ce rapport à la mer, notre proximité avec elle, notre relation aux divinités de l’eau et, plus largement, notre manière d’habiter une île.
Il y a aussi cet hôtel, l’hôtel Florita, que je fréquente depuis environ vingt ans, un lieu presque mythique de Jacmel que j’ai voulu immortaliser en imaginant le transformer en bordel, La Belle Époque. C’est un bâtiment extraordinaire, chargé d’histoire, mais qui commence malheureusement à se dégrader. La ville souffre du manque de tourisme et de l’isolement.
Jacmel, c’est aussi cette rue piétonne, presque hors du temps, où l’on trouvait autrefois de nombreux artistes et des tableaux exposés un peu partout. Aujourd’hui, la ville est toujours là, avec toute sa beauté, mais elle est devenue très vide. Il y a peu de touristes, peu de visiteurs, et cette vitalité culturelle qui la caractérisait semble fragilisée.
À cela s’ajoute la situation sécuritaire du pays. Jacmel est de plus en plus isolée de Port-au-Prince, car les routes qui relient les deux villes sont devenues très difficiles, voire dangereuses, à emprunter en raison de la présence de gangs armés. Les déplacements sont donc extrêmement compliqués, et les habitants se retrouvent en quelque sorte coupés du reste du pays.
Cet isolement a des conséquences profondes. Il y a moins de circulation, moins d’activités économiques et moins de possibilités pour les habitants. Jacmel conserve sa beauté et son identité artistique, mais les conditions de vie y deviennent de plus en plus difficiles. C’est aussi cette contradiction qui m’intéressait : la beauté d’un lieu, sa richesse culturelle et sa puissance symbolique, confrontées à la précarité et à l’isolement dans lesquels vivent ses habitants.
Quel sont vos prochains projets ?
À ce stade, je ne peux pas trop en parler car le projet n’est pas encore très avancé. Mais je pense que ce sera un film qui se déroulera entre deux espaces, très probablement entre Haïti et l’Europe, ou entre Haïti et les États-Unis. Le récit se construira entre deux continents mais il y aura toujours Haïti au cœur du projet.
Retrouvez ici notre la critique de Marie Madeleine.
Crédits photo principale : Gessica Généus © François Rousseau





