Singulières dans leurs regards, libres dans leurs formes et profondément attachées au travail collectif, la nouvelle génération de cinéastes catalanes dessine un paysage cinématographique riche de correspondances et de sensibilités. Au fil de cette interview, Núria Aidelman évoque la genèse de cette initiative, les collaborations et complicités artistiques entre réalisatrices et leurs contributions au cinéma contemporain.


Comment est née l’idée de programmer un cycle consacré à la nouvelle génération de cinéastes catalanes ?

L’idée est née de Marta Ponsa, qui souhaitait présenter à Paris une constellation de cinéastes qui, depuis Barcelone et d’autres lieux de Catalogne, développent des façons très personnelles de concevoir et de faire du cinéma. Lorsqu’elle nous a proposé de programmer un cycle, nous y avons vu une occasion toute particulière de mettre en relation des cinéastes et des films, de créer un espace où ils pourraient se rencontrer et entrer en résonance les uns avec les autres, au-delà des parcours individuels.

Nous souhaitions également porter notre attention sur les liens qui rendent ce cinéma possible : les complicités, les échanges, les amitiés et les différentes manières de s’accompagner tout au long des processus de création, ainsi que leur amour du cinéma, notamment à travers sa transmission.

Il nous importait aussi de souligner combien ces cinéastes partagent des sensibilités communes, non seulement dans leur pratique artistique, mais aussi dans leur manière de se rencontrer, d’apprendre et de regarder le monde ensemble.

Chacune d’entre elles a un regard singulier, mais elles partagent une manière de faire du cinéma, fondée sur le travail collectif et la collaboration entre réalisatrices, mais aussi avec des monteuses ou des directrices de la photographie. Comment définiriez-vous cette façon de travailler ?

Ce qui nous intéresse beaucoup, c’est justement cette articulation entre la singularité de chaque cinéaste et une manière de travailler qui repose sur le collectif. Beaucoup d’entre elles partagent des équipes et des processus de création, collaborent aux films des autres et entretiennent des relations qui vont bien au-delà d’un tournage.

La monteuse Ana Pfaff, par exemple, travaille avec Meritxell Colell et Carla Simón ; Laura Rius a monté des films de Blanca Camell ; Mercedes Álvarez, Alba Bresolí, Blanca Camell, Alba Cros, Meritxell Colell, Celia Rico, Carla Simón et Berta Vicente partagent quant à elles l’expérience de Cinema en curs. Ce ne sont là que quelques exemples d’un réseau de collaborations, d’affinités et de complicités beaucoup plus vaste, qui traverse le travail de toutes.

L’une des choses les plus belles chez ces cinéastes, c’est qu’elles ne conçoivent pas les différents métiers du cinéma comme des domaines cloisonnés. La photographie, le montage, le son sont autant de territoires à partir desquels penser un film ensemble.

C’est aussi pour cette raison que le cycle se clôt par une performance sonore, qui nous permet d’approcher d’autres façons de penser et de faire du cinéma, à travers un travail qui reste habituellement au second plan.

Nous sommes très heureuses de pouvoir partager avec le public français ce réseau de liens qui se tisse en Catalogne et s’étend jusqu’en France, puisque certaines des cinéastes invitées vivent à Paris.

C’est un cinéma qui propose un regard différent et explore notamment la figure féminine ainsi que les questions qui traversent l’expérience des femmes. Pourriez-vous nous parler de cette perspective et de la manière dont elle se reflète dans les films qui composent le cycle ?

Plus que d’un regard féminin au singulier, c’est la pluralité des regards qui traversent ces films qui nous intéresse. Il n’existe pas une seule manière de filmer les femmes, ni une expérience commune qui pourrait toutes les représenter. Ce que nous découvrons, ce sont des façons diverses d’aborder les corps, les affects, la famille, la mémoire, le travail et les relations entre les générations.

Ces films accordent une attention particulière aux gestes et témoignent d’une volonté d’explorer des formes cinématographiques qui permettent de se rapprocher de ces expériences sans chercher à les expliquer entièrement ni à les réduire à un discours, en adoptant un regard empathique et humaniste.

Les cinéastes que nous avons programmées partagent une même confiance dans les images et dans la capacité du cinéma à nous faire regarder le monde et à le partager.

Certaines d’entre elles ne sont pas catalanes, comme Pilar Palomero, Celia Rico Clavellino ou Carolina Astudillo M., mais vivent à Barcelone ou y ont suivi une partie de leur formation. Quel rôle l’université joue-t-elle dans la formation de cette génération de cinéastes ?

Plus qu’une identité liée à leur origine, nous souhaitions envisager la Catalogne et Barcelone comme un territoire de rencontres, de formation et de travail. L’Universitat Pompeu Fabra, par exemple, ainsi que la participation de nombreuses cinéastes à Cinema en curs, un programme pédagogique de création cinématographique dans les écoles et les établissements secondaires, constituent quelques-uns des espaces qu’elles ont en commun.

Ce sont des lieux où l’on peut partager des expériences de création, des réflexions et des références, découvrir d’autres façons de regarder le monde et nouer des relations qui, bien souvent, se prolongent à travers des collaborations professionnelles sur leurs films, mais aussi dans l’amitié.

Ces rencontres ont également lieu dans les salles de cinéma, à la Filmoteca de Catalunya et dans d’autres espaces où l’on peut voir des films ensemble, échanger et découvrir d’autres cinéastes.

Barcelone a par ailleurs été un lieu de rencontre pour des personnes issues de contextes très différents. Cette diversité nous semble fondamentale pour comprendre le paysage que présente ce cycle. Nous ne souhaitions pas établir de frontière fondée sur le lieu de naissance, mais plutôt nous intéresser aux liens que ces cinéastes ont tissés avec le territoire et avec les personnes qui vivent à proximité.

Portrait de Núria Aidelman

« Les cinéastes que nous avons programmées partagent une même confiance dans les images et dans la capacité du cinéma à nous faire regarder le monde et à le partager.»

Parmi toutes ces cinéastes, Carla Simón, avec sa trilogie composée de Estiu 1993 (2017), Alcarràs (2022) et Romería (2025), est peut-être l’une des pionnières et la plus connue de cette génération. Comment pensez-vous que son succès a influencé les autres ?

Le parcours de Carla Simón a été très important pour le cinéma catalan et pour son rayonnement international. Ses films démontrent qu’une œuvre profondément personnelle, ancrée dans une expérience intime, un territoire et une langue, peut toucher des spectateurs aux horizons très divers.

Son travail a ouvert des voies et inspiré de nouvelles générations de cinéastes, notamment parmi celles et ceux qui étudient aujourd’hui le cinéma. Il est difficile de mesurer précisément la manière dont elle a influencé chacune des autres participantes à ce cycle, car toutes ont leurs propres références et leurs propres parcours, et beaucoup ont commencé à faire du cinéma avant elle ou à la même période.

De fait, le cycle souhaite précisément mettre en lumière à la fois les affinités et les singularités de chaque cinéaste, ainsi que la richesse de la diversité de parcours qui dialoguent entre eux.

Mais il ne s’agit pas uniquement des thèmes qu’elles abordent : la manière dont elles les filment et dont elles travaillent avec leurs collaboratrices compte tout autant. Nous retrouvons chez chacune une volonté d’explorer les possibilités du cinéma, sans dissocier cette recherche d’une expérience de vie, ni de l’attention, du soin et de l’amour portés à leur métier et aux personnes qui prennent part aux processus de création.

Il y a une autre contribution qui nous semble essentielle : la possibilité de penser la création à travers la relation aux autres, dans sa dimension collective. À rebours d’une conception de l’auteur comme figure solitaire, ces cinéastes nous invitent à reconnaître l’importance des réseaux de collaboration, de l’écoute et des savoirs partagés.

À travers ce cycle, nous souhaitons contribuer à ce que ces relations fassent elles aussi partie de notre manière de regarder et de penser le cinéma contemporain.

Et enfin, quels sont les temps forts du cycle ou les séances que vous recommanderiez tout particulièrement ?

Plutôt que de mettre un film en avant au détriment des autres, nous aimerions inviter le public à parcourir la programmation comme un ensemble de fils qui se tissent entre les films. Certains abordent la mémoire familiale et les traces du passé, d’autres explorent les relations entre femmes et entre générations, les liens avec un territoire ou encore les possibilités du corps et du son. Ce qui nous intéresse, c’est que chaque spectateur puisse découvrir des résonances entre des propositions très différentes.

Nous recommandons également tout particulièrement les séances qui comprennent des premières en France ou qui se dérouleront en présence des cinéastes. Elles seront une belle occasion d’échanger avec elles et de découvrir de plus près leurs processus de création.

Et bien sûr, nous aimerions que le public quitte la salle avec l’envie de poursuivre son exploration de l’œuvre de ces cinéastes, d’en découvrir d’autres et de revenir à la séance suivante.

Nous vous invitons également à la soirée Danser l’écoute, qui sera un moment tout particulier. Cette proposition mêle son et danse pour explorer l’écoute à travers le corps, voir les ingénieures du son à l’œuvre et découvrir d’autres manières de ressentir et de penser le cinéma.

La chorégraphe Angels Margarit, dont le parcours international est remarquable depuis les années 1980, donnera une forme dansée aux sons enregistrés en direct, ainsi qu’à des ambiances sonores enregistrées par Verònica Font, Amanda Villavieja et Eva Valiño pour des films de Meritxell Colell Aparicio, Carla Simón et Celia Rico.

Retrouvez ici notre article sur le cycle Les liens qu’elles tissent. Cinéastes catalanes au présent.

Crédits photo principale : Portrait Núria Aidelman © Jeu de Paume