Malte, ses plages aux eaux turquoise, la sublime cité fortifiée de La Valette et ses monuments mégalithiques… Loin de cette image d’Épinal, le réalisateur maltais Alex Camilleri nous invite à découvrir sous un autre angle cette île fascinante. Dans cet entretien, il revient sur son dernier film, Le Chant des oliviers, l’histoire d’une rencontre de deux personnages de générations différentes, mais finalement pas si éloignés que ça…
Après Luzzu, qui racontait l’histoire d’un jeune Maltais tentant de vivre de la pêche traditionnelle, votre nouveau film explore les relations entre générations et les traditions musicales maltaises. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce film ?
J’ai commencé à écrire ce film lorsque je suis retourné à Malte pour présenter Luzzu. C’était en 2021. À l’époque, je vivais encore à New York et je pensais revenir à Malte pour quelques semaines, présenter le film et repartir.
Mais je n’arrêtais pas de repousser mon vol, de retarder mon retour… J’ai fait ça pendant plus d’un an. Durant cette période, je ne savais plus vraiment où j’habitais réellement. Il m’est arrivé quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : un désir très fort d’avoir un chez-moi, quelque part, ou du moins de ressentir que j’avais un foyer et que j’appartenais à un lieu.
En même temps, je me suis passionné pour la musique folklorique traditionnelle maltaise. C’était quelque chose que je ne connaissais que vaguement, comme beaucoup de Maltais, car c’est une facette assez méconnue de notre culture. En étudiant cette musique, en l’observant et en rencontrant des personnes qui la pratiquent, j’ai compris qu’elle pouvait être un formidable moyen d’explorer ces questions de foyer et d’appartenance qui me préoccupaient tant à ce moment-là.
Le chant des oliviers a deux personnages principaux : Nanu, un homme âgé, chanteur et gardien des traditions maltaises, et Mar, une jeune femme qui ne voit pas d’avenir pour elle sur l’île. Comment avez-vous élaboré la construction de ces deux personnages ?
Pour Le chant des oliviers, je savais que je voulais placer un non-professionnel au centre de l’histoire, car cette tradition de musique folklorique est très particulière. Il aurait été impossible de demander à un acteur d’apprendre à interpréter cette musique. C’est ainsi qu’a commencé la recherche de la personne qui allait incarner Nenu. Bien sûr, pendant longtemps, le personnage n’avait même pas de nom, mais je savais que j’avais besoin de quelqu’un qui soit non seulement un interprète exceptionnel de cette musique, mais qui possède aussi une présence très particulière à l’écran.
Je travaillais sur le film depuis environ dix-huit mois lorsque je me suis retrouvé complètement bloqué : pendant tout ce temps, je n’avais pas réussi à trouver la personne qui pourrait jouer ce rôle.
Je commençais à comprendre que trouver quelqu’un pour ce rôle relevait presque de l’impossible. Je me suis dit qu’il faudrait peut-être abandonner le projet.
Et c’est précisément au moment où j’étais sur le point de renoncer que nous avons entendu parler d’un homme appelé Nenu Borg. On se souvenait de lui comme d’un grand chanteur, mais personne ne l’avait vu se produire depuis une quinzaine d’années. Certains ne savaient même pas s’il était encore en vie. Nous avons donc commencé à nous renseigner et, heureusement, nous avons appris que Nenu était toujours vivant et qu’il acceptait de me rencontrer.
Alors que je cherchais une place pour me garer près du café où nous avions rendez-vous, je suis passé plusieurs fois devant le même banc. Un vieil homme y était assis. Il avait une magnifique chevelure blanche coiffée en banane et portait une veste en cuir. Je me souviens m’être dit : « Si ce fameux Nenu que je vais rencontrer possède ne serait-ce qu’une partie du charisme de cet homme assis sur le banc, alors peut-être, juste peut-être, le film est encore possible. »
Je me suis garé et je suis entré dans le café. Et, à ma grande surprise, l’homme que j’avais vu sur le banc était Nenu !
Nous avons discuté pendant deux heures. Il m’a raconté des histoires extraordinaires sur son amour de la musique, ses voyages en Australie, la manière dont il y avait retrouvé sa place, puis son retour à Malte. Cette rencontre m’a donné suffisamment confiance pour prendre le risque de lui confier le rôle et de construire le film autour de lui.
Et c’est seulement une fois que j’ai trouvé Nenu que j’ai pu commencer à comprendre qui devait être Mar. J’ai écrit ce personnage d’une manière que je n’avais pas du tout imaginée au départ. Nenu avait une présence tellement joyeuse et pleine de vie que j’avais besoin de trouver un contrepoint : quelqu’un qui lui ressemble sur certains aspects, mais qui soit aussi son opposé.
C’est ainsi que le personnage de Mar a pris forme. Et lorsque j’ai terminé l’écriture, j’ai eu le sentiment de savoir exactement quelle actrice pourrait interpréter ce rôle à merveille : Michaela Farrugia, avec qui j’avais déjà travaillé sur mon premier film, Luzzu.

« En étudiant cette musique, en l’observant et en rencontrant des personnes qui la pratiquaient, j’ai compris qu’elle pouvait être un formidable moyen d’explorer ces questions de foyer et d’appartenance qui me préoccupaient à ce moment-là »
Vous faites découvrir au public la culture maltaise à travers les chants traditionnels, notamment le Għana, une tradition musicale ancestrale qui repose notamment sur des joutes musicales improvisées. Pourquoi était-il important pour vous de faire découvrir cette tradition au public et de lui accorder une place aussi importante dans le film ?
Dans Luzzu j’ai beaucoup aimé le fait d’emmener les spectateurs dans un univers qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, et notamment de leur faire découvrir une facette de Malte que l’on ne rencontre jamais en tant que touriste. Le fait de travailler avec des personnes qui ne sont pas des acteurs professionnels m’a beaucoup aidé à atteindre un très fort niveau d’authenticité à l’écran. Et je voulais continuer à travailler de cette manière.
Mais je souhaitais aussi explorer une autre facette de la culture maltaise et éviter de raconter la même histoire. À Malte, il y a tellement de raisons d’être pessimiste et Luzzu aboutissait d’ailleurs à une conclusion assez tragique sur la survie de la pêche traditionnelle.
Lorsque j’ai commencé mes recherches sur cette tradition musicale, le Għana, j’ai remarqué que la plupart de ses pratiquants étaient âgés, mais qu’il y avait aussi de jeunes gens qui s’y intéressaient et qui y participaient. J’ai compris que cette histoire pouvait avoir une autre issue, une issue plus optimiste, une histoire positive et porteuse d’espoir sur Malte.
Un autre thème important du film est l’émigration, qui touche particulièrement les jeunes et qui a toujours fait partie de l’histoire de Malte. Quel impact continuer à avoir l’émigration pour les jeunes Maltais aujourd’hui ?
L’histoire de Malte est particulière, notamment parce que nous sommes un tout petit pays. On a souvent l’impression que chaque Maltais doit faire un choix conscient : rester dans son propre pays ou partir. C’est assez rare.
J’ai grandi dans une famille qui avait émigré aux États-Unis juste avant ma naissance. Mais, à toutes les époques de l’histoire de Malte, il y a eu des vagues d’émigration, suivies aussi de retours. C’est ce qui rend Malte assez unique : beaucoup de gens partent, mais certains reviennent également.
Cela m’intéressait d’explorer ce phénomène, parce que je me suis retrouvé moi-même à vivre exactement ce mouvement pendant la réalisation de ce film. Mes parents avaient tourné la page de Malte, mais Malte, elle, n’en avait pas fini avec moi. Je me suis senti attiré de nouveau par l’île à travers mon travail, à travers le cinéma et, plus particulièrement, à travers ce film. J’avais le sentiment que la musique me rappelait à elle.
Je vivais donc moi-même un parcours similaire à celui de mon personnage principal.
Cette sorte de mouvement perpétuel qui caractérise l’histoire de Malte est assez mystérieuse, je trouve. À bien des égards, on a beau essayer de changer notre destin, on finit par revenir là où tout a commencé. Je l’ai ressenti en observant l’histoire de ma propre famille et mon propre parcours, mais je crois que c’est aussi vrai dans beaucoup d’aspects de la vie.
Comme le dit James Joyce dans Ulysse : « on croit s’échapper, mais on finit par se retrouver soi-même… Et le plus long chemin est le plus court pour rentrer chez soi. »
Vous avez choisi d’intégrer des images d’archives au film. Pourquoi était-il important pour vous d’introduire de telles images dans le récit ?
Pour moi, il était important d’intégrer ces images car il existe de véritables lacunes dans la mémoire collective des Maltais, notamment en ce qui concerne l’histoire visuelle de l’île. On peut facilement imaginer à quoi ressemblaient les années 1960 à Paris ou à New York, mais il est beaucoup plus difficile, pour les Maltais eux-mêmes, de s’accorder sur ce qui s’est réellement passé au cours du XXᵉ siècle. On a souvent l’impression qu’un Maltais peut plus facilement vous raconter ce qui s’est passé en 1565 que ce qui s’est passé en 1965.
Cela est largement lié à l’histoire coloniale de Malte et au fait que les technologies permettant de produire et de conserver les archives historiques n’étaient pas réellement entre les mains des Maltais. Certaines familles peuvent avoir conservé des photographies, voire même des bobines de film lorsqu’elles étaient suffisamment aisées pour avoir accès à ces technologies. Mais il existe très peu de documents partagés à l’échelle du pays sur l’histoire de l’île au XXᵉ siècle, et plus particulièrement d’images réalisées par les Maltais eux-mêmes.
Retrouver les images qui apparaissent dans le film a donc été un véritable défi. Il existait des actualités filmées produites, par exemple, par les Britanniques durant l’après-guerre, mais leur point de vue était assez éloigné de celui que nous recherchions. C’était davantage du reportage, alors que nous voulions trouver des images personnelles, tournées au sein des familles.
Mon producteur, s’est donc lancé dans cette recherche et a exploré de nombreuses pistes pour trouver les images qui pourraient convenir. Finalement, nous avons découvert des films en 8 mm réalisés par une famille en Australie, qui avait documenté son propre départ de Malte.
J’ai trouvé ces images parfaites, parce qu’elles étaient extrêmement personnelles et qu’elles traduisaient le coût intime de l’émigration : les rues qui se vident, les portes que l’on ferme une dernière fois, tous les bagages alignés sur le quai… Ce sont des images très fortes. Il a fallu mener des recherches très approfondies pour les retrouver et pouvoir les intégrer au film, mais je pense que cela en valait vraiment la peine.
Le film se distingue également par une très belle photographie, avec un travail particulièrement marqué sur la lumière. Comment avez-vous travaillé l’image et la lumière pour créer l’atmosphère du film ?
J’ai eu la chance, à bien des égards, de rencontrer le directeur de la photographie du film, Quentin Devillers, qui est originaire de Paris, mais qui vit et travaille aujourd’hui à Bruxelles. Lors de notre première rencontre, nous avons échangé sur FaceTime et il souriait tout le temps. Je me suis immédiatement dit que c’était l’homme qu’il nous fallait pour ce film.
Il a apporté une véritable joie sur le tournage, chaque jour, et m’a aidé à trouver l’esprit du film : l’idée qu’il puisse y avoir de la légèreté, voire une certaine espièglerie dans les images, tout en gardant les pieds dans un univers réaliste. Je voulais m’éloigner de ce que j’avais fait auparavant, tout en créant un pont vers quelque chose qui ne soit pas simplement réaliste, mais plutôt une forme de réalisme poétique.
Au fil du parcours de Mar, alors que sa vie s’ouvre à de nouvelles possibilités, elle commence aussi, je crois, à voir son île d’une manière plus belle, avec un nouveau regard, plus poétique. Nous voulions donc intégrer cette transformation qu’elle traverse à travers l’image.
Mais en même temps, puisque le film allait être construit autour de la musique, il fallait trouver un langage visuel suffisamment fort pour accompagner ce qui allait déjà constituer son socle : les textures sonores du film.
Quentin a apporté aux images une capacité d’expression extraordinaire. Il a su créer quelque chose qui reste fidèle au réel, qui est réaliste, mais qui est aussi comme rehaussé, transcendé d’une certaine manière.
Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec le compositeur Jon Natchez, qui a signé la musique du film ?
C’était la deuxième fois que je travaillais avec Jon. Il avait également composé la musique de Luzzu, et nous avions tous les deux très envie de collaborer à nouveau. C’était un vrai plaisir. Nous avons commencé à parler de la musique alors même que j’étais encore en train d’écrire le scénario.
Comme pour Luzzu, nous étions d’accord sur le fait que la musique devait traduire quelque chose de l’univers intérieur du film, plutôt que de chercher à en donner une dimension ethnographique. Nous voulions une musique intemporelle, qui nous dise quelque chose sur les personnages et leurs émotions, plutôt que d’avoir recours à une musique méditerranéenne un peu convenue.
À partir de là, je lui ai confié une mission assez impossible. Je lui ai dit, en quelque sorte : « Le film contient déjà énormément de musique. À toi maintenant d’intervenir comme un chirurgien, dans les rares espaces où il n’y en a pas, pour faire avancer et enrichir le récit grâce à la musique, mais sans en faire trop, sans empiéter sur la musique déjà présente dans le film, et sans tomber non plus dans quelque chose de complètement mélancolique. »
Je trouve donc que ce qu’il a accompli est absolument remarquable. La musique semble faire partie intégrante de l’univers du film. Elle ne prend rien au piano ni à la musique traditionnelle qui y sont présents. Elle épouse parfaitement le mouvement du film et j’aime énormément son travail.
À travers le parcours de Mar, le film pose également la question de l’avenir des jeunes à Malte. Malte connaît aujourd’hui d’importantes transformations économiques et sociales. Selon vous, que faudrait-il mettre en place pour permettre aux jeunes de construire leur avenir sur l’île plutôt que de se sentir obligés de partir ?
Beaucoup de choses sont en train de changer à Malte. Certaines choses, elles, resteront toujours vraies, et la taille de l’île, par exemple, ne changera jamais. Je pense que cela signifie que les gens, et en particulier les jeunes, seront toujours confrontés à cette question : est-ce que je peux rester dans mon propre pays ? Est-ce que je peux devenir la personne que je veux être ici ?
Dans les sondages et les statistiques réalisés auprès des jeunes à travers l’Europe, les jeunes Maltais figurent peut-être parmi les moins optimistes quant à leur avenir dans leur propre pays.
C’est une réalité qui me brise le cœur, parce que je ne peux pas vraiment leur donner tort. J’ai moi-même fait le choix de revenir au pays, mais je garde les yeux ouverts sur les réalités de Malte et je ne blâmerais jamais un jeune qui décide de regarder au-delà des côtes de l’île.
Pour moi, le film est comme un appel à se battre, un appel auquel je crois. Ce n’est pas un combat facile et, ces dernières semaines, si l’on a suivi l’actualité de Malte dans la presse internationale, il est devenu considérablement plus difficile. Nous avons notamment connu le procès très médiatisé de l’assassinat de notre journaliste la plus importante, Daphne Caruana Galizia.
Après près de neuf ans d’attente, Yorgen Fenech, soupçonné d’être le commanditaire du meurtre, a été acquitté ce mois de septembre par un jury. Le parquet maltais a depuis fait appel de cette décision.
Après l’assassinat de Daphne, beaucoup de jeunes sont partis.
Ces combats font donc toujours partie de la réalité maltaise, et je ne sais pas vraiment comment les résoudre…
Après, lorsqu’on revient, on a une conscience plus profonde de ce que notre pays d’origine, même s’il est imparfait, peut nous offrir et que d’autres endroits ne peuvent pas nous apporter.
Quels sont vos prochains projets ?
Je souhaite continuer à explorer la culture et l’histoire de Malte, en construisant une nouvelle fois une histoire autour d’acteurs locaux et en montrant une fois encore au public une facette de Malte qu’il n’a pas l’habitude de voir, mais qu’il sera sans doute surpris de découvrir.
En ce sens, mon troisième film viendrait compléter une sorte de trilogie, au sens large, sur Malte.
Retrouvez ici notre article sur le film Le chant des oliviers
Crédits photo principale : Portrait Alex Camilleri © Epicentre Films





