IIl a marqué les esprits en remportant le prix Un Certain Regard au Festival de Cannes avec son premier long métrage. Dans Le mystérieux regard du flamant rose, Diego Céspedes raconte, à travers le regard d’une fillette de 11 ans, l’histoire d’une famille lumineuse et fragile qui évolue dans un monde traversé par la peur, les préjugés et la violence. Dans cet entretien, le réalisateur chilien évoque ses inspirations, la relation des Chiliens au désert et le cinéma comme porte-voix de la diversité. 


Vous avez souvent raconté que la découverte de La Ciénaga de Lucrecia Martel a été déterminante dans votre décision de faire du cinéma. En quoi ce film a-t-il été un déclencheur ?

Je viens d’un milieu où l’accès à la culture et au cinéma d’auteur était très limité. Avant mes 18 ans, je n’avais jamais vu de films d’auteur : pour moi, le cinéma se résumait à Hollywood. J’ai donc intégré une école de cinéma avant tout pour des raisons techniques — les caméras, le montage — un domaine dans lequel j’étais très à l’aise.

Au début, je rejetais le cinéma qu’on nous montrait à l’école, que je trouvais trop académique. Le déclic est venu avec la découverte des films de Lucrecia Martel : pour la première fois, un cinéma fondé sur l’atmosphère et les sensations m’a profondément touché. J’ai alors compris qu’il existait d’autres manières de raconter des histoires.

À partir de là, je me suis plongé dans le cinéma, j’ai commencé à écrire et à assumer ce désir de création. Encouragé par une professeure, j’ai réalisé mon premier court métrage, L’Été du lion électrique, sélectionné à Cannes et récompensé. J’ai compris que le cinéma n’était pas seulement qu’une pratique technique, mais aussi un langage instinctif, un moyen de faire sortir ce que je portais en moi et de le transformer en récit.

Le Mystérieux Regard du flamant rose s’inspire de souvenirs d’enfance, notamment liés à votre mère, coiffeuse, et à la disparition de plusieurs de ses amis emportés par le sida. Comment cette mémoire intime traverse-t-elle le film ?

Mes parents tenaient un salon de coiffure, et enfant, j’ai été témoin de la mort des hommes homosexuels emportés par le sida qui y travaillaient. Sans en comprendre pleinement la nature, je percevais cette maladie comme quelque chose de terrifiant. Cette atmosphère de peur, renforcée par l’angoisse de ma mère, a profondément marqué mon enfance et nourri chez moi une forte hypocondrie.

Quelque part, c’est le point de départ de mon film : comment, enfant, j’ai pris connaissance de cette maladie. Mais mon intention n’était pas de raconter la peur, mais plutôt de mettre en lumière ce que j’ai découvert ensuite : la solidarité, l’humanité et l’amour.

Le film s’inspire avant tout de l’idée de famille choisie — des liens de protection libres, sans obligation ni contrepartie. Des personnes qui pourraient partir, mais qui restent, simplement parce qu’elles se choisissent. C’est cette lumière humaine, observée en grandissant, qui constitue le cœur et l’âme du film.

Lydia, personnage central du film, est une fillette de 11 ans qui grandit au sein d’une communauté queer. Comment avez-vous construit ce personnage ?

De nombreux mouvements politiques s’attaquent aujourd’hui aux minorités, en particulier aux plus vulnérables, en s’appuyant sur des discours mensongers : la prétendue manipulation des enfants, l’idée qu’on les forcerait à devenir quelqu’un qu’ils ne sont pas, ou que la diversité serait dangereuse pour l’enfance. Ce film vient dire exactement l’inverse.

Un enfant ne naît pas avec des préjugés : il les apprend plus tard. Ce qu’il perçoit d’abord, c’est l’amour, la protection, la tendresse. Il voit quelqu’un qui prend soin de lui, qui le protège — et cela n’a rien à voir avec le corps, le genre ou l’identité.

Lydia grandit ainsi, dans un environnement où elle est aimée et protégée, à l’abri d’un monde extérieur qui pourrait être extrêmement violent. En dehors de cette maison, entourée d’hommes et d’un univers difficile, la violence est bien réelle. Mais ici, elle trouve un refuge.

Raconter l’histoire depuis le point de vue d’une enfant permet de revenir à l’essentiel : reconnaître l’amour, la douceur, la protection. Ne pas regarder ce que les autres disent de ta famille, mais ce que tu vis à l’intérieur. C’est ce regard-là qui me semblait le plus juste, le plus beau et le plus honnête.

Votre film mêle une énergie festive et décomplexée à une dimension profondément tragique. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces deux tonalités ?

Ce sont un peu les histoires que j’ai vues à travers mes amies trans, mes amies travesties. Celles que je côtoie au quotidien sont joyeuses, extraverties, pleines de vie. Pourtant, derrière cette apparente légèreté, il y a toujours une histoire tragique. Cela touche particulièrement l’amour romantique : ces promesses de trouver l’amour n’ont jamais été tenues et pourtant, elles l’ont tant recherché… Ces personnages, avec leurs peurs, qui veulent être aimés, n’osent pas en raison de la force des préjugés et finissent par faire pencher la balance du côté obscur…

C’est là que se révèle ce qui est beau et terrible à la fois : elles désiraient profondément cet amour. Ce rêve a échoué, mais la vie leur a offert autre chose : la famille.

Portrait de Diego Céspedes

« D’une certaine manière, le désert dit beaucoup de ce que nous sommes au Chili et de ce que sont les pays qui cachent leurs zones d’ombre… »

Les personnages et l’atmosphère du film rappellent parfois l’univers de Pedro Almodóvar. Est-ce une référence assumée ou une influence indirecte ?

J’adore le cinéma d’Almodóvar. Il s’est emparé de cette réalité et l’a portée à l’écran. Il a été un véritable pionnier en cela. Mais les travestis et les homosexuels existent depuis très longtemps. Les communautés queer ont toujours existé et ont survécu ainsi et c’est quelque chose de très, très beau.

Dans ce sens, nous partageons peut-être des sources d’inspiration similaires, mais je crois que mon film évolue dans un espace différent du cinéma d’Almodóvar. Ce que nous avons en commun, en revanche, c’est la source d’inspiration : apprendre, observer, et voir l’âme de ces personnes qui étaient là, vivant en marge de la société.

Pour le film, je me suis beaucoup inspiré de La Jaula et du concours de beauté Miss Jaula, qui se tenait dans cette cantina de Talca, une petite ville du Chili aux portes du désert d’Atacama. Cet univers a été immortalisé par la photographe chilienne Paz Errázuriz dans son livre La manzana de Adán.

Pourquoi avoir choisi le désert comme décor, un lieu hostile mais d’une grande beauté, qui semble refléter l’expérience de cette communauté queer ?

J’ai d’abord imaginé cette famille choisie, puis le contexte dans lequel situer l’action et très vite, le désert s’est imposé. Le désert occupe une place très forte dans l’imaginaire chilien. Dès l’école, on apprend que c’est une région liée à l’exploitation minière, l’une des principales ressources économiques du pays, tout en étant un territoire lointain, presque inhabité.

Mais le désert est aussi un lieu où beaucoup de choses ont été cachées. Pendant des années, il a abrité des maisons closes, des refuges pour les dissidents et toutes sortes d’histoires reléguées aux marges et invisibilisées. Ça m’a semblé être le lieu idéal pour raconter ce que notre société préfère dissimuler, pour situer une histoire qui existait en dehors du regard collectif.

Choisir le désert, un monde dur et profondément masculin, permettait aussi de créer un contraste fort avec cette famille lumineuse et colorée. Leur présence y devient d’autant plus éclatante.

D’une certaine manière, le désert dit beaucoup de ce que nous sommes au Chili et de ce que sont les pays qui cachent leurs zones d’ombre. Il a été un lieu central à des moments clés de notre histoire, notamment pendant la dictature, avec la caravane de la mort : son immensité et son isolement permettaient de faire disparaître des corps sans laisser de traces. Aujourd’hui encore, certaines zones sont contrôlées par des cartels de la drogue.

Le désert a toujours été l’un des moteurs du pays, alors même que la majorité de la population n’y vit pas. Il y a quelque chose de profondément troublant dans ce territoire à la fois vide et essentiel : un lieu où l’on commet des actes sombres, où l’on efface les traces, puis que l’on abandonne.

J’aime comparer le désert à la nuit. Dans l’obscurité, on ne distingue pas clairement ce qui se passe. Le désert, par son immensité, produit le même effet.

Que représente pour vous le fait d’avoir remporté, avec ce premier long métrage, le prix Un Certain Regard au Festival de Cannes ?

Avant, lorsque je venais à Cannes avec mes courts— j’y étais allé trois fois auparavant — j’allais surtout voir les films de cette sélection, qui me semblaient les plus stimulants. C’étaient souvent des films portés par de nouveaux visages, des regards singuliers, des œuvres qui me touchaient davantage…

Alors quand le film a été sélectionné dans cette section, c’était exactement ce que je souhaitais. Une fois sur place, avec à mes côtés ce casting de nouveaux talents, tout me paraissait irréel, presque comme un rêve. La récompense a été une surprise totale, je ne m’y attendais vraiment pas.

Ensuite, tout s’accélère : on entre en mode pilotage automatique, les interviews s’enchaînent, on parle du film, on le défend, mais sans vraiment avoir le temps de prendre du recul. Ce temps viendra sans doute plus tard. Mais cette expérience-là, à Cannes, restera pour moi l’un des plus beaux moments de la vie du film.

Retrouvez ici notre article sur le film Le mystérieux regard du flamant rose.

Crédits photo principale : Portrait Diego Céspedes © Tom Chenette