C’est dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, à deux pas de la Maison des Métallos, que nous avons retrouvé Milagros Mumenthaler autour d’un café pour évoquer son troisième long métrage, Las Corrientes. Au fil de cet entretien, la réalisatrice argentine nous parle de la genèse de son film, du choix d’Isabel Aimé González Sola pour incarner son personnage principal, du romantisme qui imprègne le récit ainsi que du rôle essentiel joué par la ville de Buenos Aires.
Pouvez-vous nous parler de la genèse du film, et plus particulièrement de celle du personnage de Lina, cette jeune styliste au sommet de sa carrière mais traversée par un profond malaise existentiel ?
Je me promenais à Genève, sur les rives du Rhône. L’image d’une femme qui saute, qui se jette dans le fleuve depuis un pont, m’est venue à l’esprit. Cette image est restée gravée en moi pendant longtemps et j’ai commencé à me poser des questions : pourquoi le fit-elle ? Qui est-elle ? Que lui arrive-t-il ? A-t-elle une famille ou non ?
Et surtout, la question était pour moi de savoir s’il s’agissait d’un acte conscient ou inconscient. J’ai rapidement décidé qu’il s’agissait d’un acte inconscient, parce qu’à cette époque là, parallèlement, je lisais un livre de Siri Hustvedt, La femme qui tremble. C’est un essai autobiographique dans lequel l’écrivaine raconte qu’un jour, au cours d’un hommage rendu à son père qui était médecin, elle était sur l’estrade en train de parler au public quand elle s’est mise soudainement à trembler violemment. Mais elle a continué à parler comme si de rien n’était. Elle a alors commencé à réfléchir à l’idée d’une dissociation entre le corps et l’esprit.
À partir de là, il m’est apparu clairement que ce qui arrivait à mon personnage, c’était que son corps, d’une certaine manière, parlait pour elle. Lina est une femme qui a coupé les liens avec son passé et qui l’a enfoui en elle très profondément. Ainsi, quand elle entreprend ce voyage à Genève où elle se retrouve seule et libérée de ses engagements quotidiens, son corps commence à parler.
Pour moi, c’est le début de l’histoire.
Pourquoi avoir choisi Isabel Aimé González Sola pour incarner Lina ?
Nous avons commencé à organiser le casting à Buenos Aires et je me suis rapidement rendu compte que toutes les actrices que je voyais, entre 35 et 40 ans, avaient une « argentinité » très présente, à fleur de peau. Pour moi, le personnage devait avoir une certaine distance, il devait être différent. Je voulais que cette distance crée une légère étrangeté chez le spectateur.
C’est pour cela que nous avons décidé d’organiser des castings dans d’autres pays — au Mexique, au Chili, en Espagne, en Italie et en France — afin de chercher des actrices argentines ayant un autre bagage culturel.
Isabel Aimé González Sola a fait le casting en France et nous l’avons très vite choisie. Elle vit en France depuis l’âge de 19 ans et elle a essentiellement fait du théâtre. Nous avons beaucoup travaillé ensemble pour préparer le rôle, ce qui est un avantage quand on choisit des acteurs qui ne sont pas très connus et qui ont davantage de disponibilité.
Le film — et surtout son héroïne — possède quelque chose de très hitchcockien. Lina semble se situer quelque part entre la Tippi Hedren de Pas de printemps pour Marnie et la Kim Novak de Sueurs froides. Alfred Hitchcock a-t-il été une source d’inspiration pour vous ?
Oui, d’une certaine manière, Hitchcock est présent dans le film. Dès le début, j’ai essayé de construire le film du point de vue du personnage de Lina : comment regarde-t-elle le monde, où pose-t-elle son regard et que veut-elle montrer ? Elle est le fil conducteur, aussi bien du scénario que de la mise en scène.
En ce sens, à un moment donné, je parlais avec le directeur de la photographie de l’esthétique du film et Hitchcock s’est imposé comme une référence en particulier pour la nostalgie que dégage le personnage de Lina. C’est un cinéma où la valeur du plan est très forte.
Nous avons donc pensé à un cinéma assez classique, avec une manière particulière de filmer qui n’est quasiment plus utilisée aujourd’hui. C’était l’esthétique que je souhaitais pour le film. Et le fait de le penser du point de vue, de la façon dont Lina voit le monde, m’a aussi apporté beaucoup de liberté. Par exemple, lorsque j’ai choisi de faire entrer le personnage principal dans une corseterie de la vieille ville de Genève qui semble s’être figée dans le temps, ça me permet aussi de jouer avec les objets.
Dans la musique également, le thème des Planètes de Gustav Holst rappelle par moments la musique de Bernard Herrmann, le compositeur fétiche d‘Hitchcock. La musique a-t-elle aussi été pensée comme un clin d’œil à cet univers ?
À vrai dire, nous avons toujours choisi la musique en pensant au scénario. Pour moi, elle devait réunir plusieurs éléments essentiels : un peu de suspense, une touche de mélancolie, mais aussi quelque chose de féerique, presque ludique…
En définitive, il fallait une musique qui rassemble tous ces aspects car ils correspondent pour moi à l’état de Lina. Nous avons écouté de nombreux morceaux jusqu’à découvrir Les Planètes, qui nous a semblé parfaitement convenir au film.

« Je voulais refléter cette crise existentielle profonde, liée à la condition des femmes dans la société… »
Il y a quelque chose de très mystérieux dans la dualité de ce personnage : une femme avec un passé enfoui qui semble n’avoir rien à voir avec son présent, dans une famille et un quartier huppé. Comment avez-vous construit cette tension entre passé et présent ?
En réalité, je ne l’ai pas vraiment pensé comme une dualité, mais plutôt comme une jeune femme qui, à un moment donné, ferme la porte à son passé et qui, à force de volonté, parvient à se reconstruire.
Mais je trouvais aussi intéressante l’idée de transition vers une autre catégorie sociale, avec cette femme qui cherche sa place auprès de la classe moyenne supérieure. C’est un effort pour elle, un processus difficile de reconstruction et cela la rend encore plus fragile…
C’est comme une couche supplémentaire de fragilité : ce besoin de rompre avec son passé et de se réinventer.
Comment vous est venue l’idée de la phobie de l’eau que développe le personnage à partir de l’incident de Geneve ?
Effectivement, l’élément de l’eau apparaît de manière très marquée dès le début du film. Il y a l’idée de ce qui se passe dans l’eau, de ce qui peut y advenir et de la manière dont cela peut être exploité sur le plan narratif.
Dans le film, Lina doit faire face à ce problème qui surgit avec l’eau et cherche des solutions, sans que personne ne s’en rende compte. Dans cet effort pour construire une famille et la préserver — car si tout se découvre, tout s’effondre — elle s’accroche à ce qu’elle a bâti et ressent que ce qui lui a coûté tant d’efforts ne peut pas lui être enlevé.
Le film débute à Genève et se poursuit à Buenos Aires, deux villes que vous connaissez bien. À Buenos Aires, Il y a des images très marquantes, comme la scène du Palacio Barolo. Comment avez-vous filmé cette ville et quelle importance avez-vous accordé aux lieux dans la construction du film ?
Je voulais refléter cette crise existentielle profonde, liée à la condition des femmes dans la société. Il était également très important pour moi de montrer qu’il s’agit aussi du conflit d’une personne vivant dans une grande ville, une métropole au rythme effréné, où l’on vit de manière accélérée.
Un lieu où l’on travaille beaucoup et où, grâce à l’interconnexion, on a l’impression de ne jamais cesser de travailler. Il était essentiel pour moi de montrer comment ce rythme de vie influençait le personnage.
La ville, avec ses chantiers, ses bus, ses bruits, fait partie intégrante de l’histoire. Les villes parlent aussi…
L’idée de romantisme traverse aussi le film à travers des peintures comme la gravure de Goya, Nul ne sait connaît soi-même, ou le tableau de Genaro Pérez Villalmil Explosion d’une locomotive et même à travers des conversations entre personnages. En quoi était-ce important pour vous ?
Tout ce romantisme vient aussi du personnage de Lina. Nous pouvons bifurquer, avoir une seconde vie, disparaître et nous réinventer complètement. D’une certaine manière, elle l’a fait, mais son passé et les sentiments lieux à son passé restent latents chez elle. Même si dans cette nouvelle vie, elle répond à priori à toutes les exigences de la société.
Il y avait aussi une autre dimension liée aux romantiques : la manière dont surgit le geste créateur de l’artiste. Le romantisme marque le début de la modernité. Transposé au cinéma, ce geste créateur serait la mise en scène, et c’est à partir de cette nostalgie, présente chez Lina, que j’ai essayé de le traduire.
Aujourd’hui, dans une société si contrôlée, est-il encore possible d’avoir ces élans impulsifs, ces gestes qui vont à l’encontre de ce que la société attend ? Je voulais refléter tout cela.
Il y avait aussi un aspect lié à la mode que j’ai voulu explorer : Lina est styliste, et à un moment, son assistante évoque les préraphaélites, qui sont une référence dans le monde de la mode. Mais Lina va plus loin et parle de Goya, précurseur du romantisme, mais qui porte une dimension plus sociale et politique.
Retrouvez ici notre article sur le film Las Corrientes.
Crédits photo principale : Portrait de Milagros Mumenthaler © Dulac Distribution






