Filmer la vieillesse comme un acte de rébellion ? Tel est le pari réussi de Gabriel Mascaro. À l’occasion de la sortie en salle de son dernier film, Les voyages de Tereza, Ours d’argent à la dernière Berlinale, nous avons rencontré le réalisateur brésilien. Il revient ici sur sa conception de la vieillesse, la dimension dystopique de cette fable politique et poétique ainsi que sur son regard profondément sensible porté sur les corps âgés.
Dans votre cinéma, à l’image de Tereza, la protagoniste du film, on retrouve souvent des personnages en quête de liberté. Pourquoi avez-vous choisi, cette fois-ci, une femme âgée comme personnage principal ?
Il est rare de voir des protagonistes âgés au cinéma, en particulier dans les dystopies, les récits de fantaisie ou même dans des œuvres qui s’apparentent au coming of âge. Je voulais briser ces idées rigides et montrer qu’il n’est jamais trop tard pour trouver un nouveau sens à sa vie. Il y a aussi une racine personnelle : mes grands-parents ont toujours été très présents dans ma vie, et ma grand-mère a appris à peindre à quatre-vingts ans. Cela a changé ma perception du vieillissement et m’a inspiré à voir les personnes âgées comme les protagonistes de leur propre découverte de soi.
Pour moi, Les voyages de Tereza est un film sur le droit de rêver et le choix d’une protagoniste âgée était essentiel pour remettre en question une règle que le cinéma reproduit souvent : l’idée que la rébellion et la découverte de soi appartiennent aux jeunes. Je voulais faire une ode à la liberté à travers une femme rebelle qui refuse d’accepter le destin que quelqu’un d’autre — en l’occurrence l’État — a tracé pour elle.
L’histoire du film possède une dimension très dystopique, voire orwellienne. Vous y décrivez une société dans laquelle l’État met à l’écart les personnes âgées, les plaçant dans des colonies et les remplaçant par des travailleurs plus jeunes. Quelle réflexion souhaitiez-vous susciter à travers cette représentation ?
Le film se déroule dans une société obsédée par la productivité, où les citoyens âgés sont invités à s’exiler du reste de la communauté une fois qu’ils atteignent un certain âge. Je voulais construire une fable quasi dystopique, mais porteuse d’espoir, dans laquelle Tereza refuse cette forme d’« euthanasie sociale » et s’enfuit à la recherche de la liberté et d’un rêve longtemps enfoui.
Plutôt que de me concentrer sur des gadgets futuristes, je m’intéresse à la manière dont les changements culturels et comportementaux peuvent signaler la dystopie de façon encore plus radicale que la technologie. Le film résonne indirectement avec des enjeux contemporains tels que les déplacements forcés, la gentrification et l’expulsion des communautés autochtones de leurs terres au nom d’un projet d’État. J’espère qu’il pourra susciter une réflexion sur la résistance et sur la manière de trouver la liberté, parfois selon nos propres chemins.
Contrairement à de nombreux films traitant de la vieillesse, Tereza est une femme qui a envie de vivre pleinement sa vie, qui éprouve des désirs et des aspirations, et qui cherche avant tout à préserver sa liberté. Était-il important pour vous de montrer cette facette rarement représentée des personnages âgés ?
Oui, parce que je voulais montrer la vitalité du corps âgé et déplacer la représentation habituelle du vieillissement, souvent associée à l’isolement ou au déclin. Trop souvent, les personnages âgés sont dépeints comme laissés pour compte tandis que le monde avance, le passé les poussant vers une ultime finalité. Dans ce film, je voulais autre chose : une approche qui propose un voyage empreint d’aventure et de fantaisie, renouant avec le désir de liberté.
Tereza est une mère et une grand-mère, mais elle refuse d’être enfermée dans une identité figée. Elle incarne le désir de vivre, d’essayer de nouvelles choses et d’accueillir le changement d’une manière singulière et non dogmatique.

« Je voulais que la caméra traite le corps âgé comme quelque chose de vivant, de présent et pleinement légitime… »
Dans le film, vous montrez les corps des personnes âgées de manière très naturelle, sans fard ni jugement. Quelle était votre intention derrière ce choix de mise en scène ?
Je voulais que la caméra traite le corps âgé comme quelque chose de vivant, de présent et pleinement légitime, et non comme un problème à corriger ou comme un souvenir de jeunesse à imiter. Le film refuse donc l’idée que la beauté serait une forme de rajeunissement. Il regarde les corps sans embellissement ni jugement, car je ne m’intéresse pas à dissimuler le temps, mais à révéler ce que le temps peut porter : la texture, le désir, l’entêtement, l’humour, la fatigue et le courage.
Bien sûr, le film reconnaît les limites qui accompagnent l’âge, mais il les aborde de manière naturelle, sans tragédie ni mise en spectacle. L’enjeu est de chercher la force qui existe au cœur même de ces limites.
Pourquoi avoir choisi l’Amazonie comme cadre de l’action du film ?
Je connaissais déjà l’Amazonie grâce à mon expérience de formation de cinéastes autochtones avec Video in the Villages. Je voulais aussi remettre en question la manière dont l’Amazonie est encore idéalisée au cinéma et à la télévision en dehors du Brésil. Dans le film, elle est à la fois magique et industrielle, presque surréaliste, et profondément politique, placée au cœur des contradictions de la planète plutôt que présentée comme un sanctuaire idéalisé.
Le film a remporté l’Ours d’argent à la Berlinale. Qu’est-ce que cette récompense a représenté pour vous, tant sur le plan personnel qu’artistique ?
Présenter le film en première à la Berlinale a été quelque chose d’incroyablement spécial pour moi. Le festival porte un regard très sensible sur les films qui se situent entre la politique et l’art, et Berlin crée une rencontre très directe et organique avec un public large, du quotidien. On ressent vraiment que le film est accueilli de manière vivante. Et bien sûr, recevoir l’Ours d’Argent a beaucoup compté. C’est important en termes de visibilité, mais cela porte aussi une immense charge symbolique pour le cinéma brésilien. Je ne vis pas cette reconnaissance comme quelque chose qui m’appartient…
Retrouvez ici notre article sur le film Les voyages de Tereza.
Crédits photo principale : Portrait Gabriel Mascaro © Colective





