On peut le dire, haut et fort, Christophe Dimitri Réveille signe avec Les Survivants du Che l’un des documentaires les plus fascinants de cette année. Les survivants du Che, c’est un film historique, politique et d’aventures, mais c’est aussi un film humaniste et pluriel. Le dernier témoignage – et pour certains, l’unique – de ces guérilleros qui ont accompagné le Che en Bolivie. Nous avons rencontré Christophe Dimitri Réveille à Paris, autour d’un café…  


Vous avez travaillé pendant plus de 20 ans sur Les Survivants du Che. Quelle a été la genèse de ce film qui raconte l’extraordinaire périple des compagnons du Che en Bolivie, qui ont échappé à la mort après avoir été traqués par l’armée et parcouru près de 2 400 kilomètres jusqu’à la frontière avec le Chili ?

Il y a la genèse consciente et aussi la genèse inconsciente. La genèse consciente, c’est mon père qui m’a emmené en voyage à Cuba quand les os du Che ont été ramenés sur place en 1997. J’avais seulement 19 ans. Il nous avait emmenés avec mon frère en nous disant : « De toute façon, c’est une île qu’il faut voir et en plus, il se passe quelque chose d’incroyable. »

Puis, quelques années après, je suis tombé sur un bouquin du Che. Et à la fin du livre, il était écrit qu’il y avait eu des survivants de la guérilla et que l’un d’entre-eux était devenu réfugié politique, condamné à mort par Fidel Castro.

Je me suis dit que, dans cette même phrase il y avait deux informations que je ne connaissais pas. D’abord, qu’il y avait des guérilleros qui étaient sortis vivants de l’endroit où le Che était tombé. Et ensuite, que l’un d’entre eux avait dû fuir l’île.

Très rapidement, j’ai voulu le rencontrer. Ça m’a pris environ un an pour rencontrer Benigno, puis deux ans et demi pour écrire sa biographie. J’en ai aussi fait une BD avec un ami, Simon Géliot, qui a signé les dessins, et qui a ensuite créé l’univers graphique de l’animation du film.

En parallèle, pendant que j’écrivais la biographie de Benigno, Benicio Del Toro et Soderbergh faisaient leur film sur le Che. J’ai rencontré Benicio à Cannes où il m’a dit : « Ah, c’est toi, le Français qui travaille avec Benigno ? C’est super de faire un documentaire sur lui, mais l’idéal, ce serait d’en faire un sur tous. » Il me dit aussi que c’est quasiment mission impossible car ça n’a jamais été fait et que même eux n’arrivaient pas à rencontrer tous les protagonistes.

Donc, au départ, j’étais vraiment parti pour faire un film sur Benigno. Et puis, petit à petit, notamment grâce à une actrice avec qui j’avais travaillé, Nina Meurisse, et également grâce à mon réseau, j’ai commencé à énormément travailler sur les différents mouvements révolutionnaires. J’ai rencontré tout un réseau d’historiens, de gens engagés, d’anciens torturés, de politiques, de réfugiés politiques… Et finalement, tout ce réseau m’a permis de faire ce qui semblait impossible au départ : rencontrer tous les survivants.

Ça prend forcément beaucoup de temps, parce que le film change en cours de route et qu’il faut énormément lire. Quand on commence, on ne sait pas qu’on va y passer 22 ans. (rires) Et puis il y a la vie au milieu, avec notamment une dépression.

Je crois aussi que, inconsciemment, je me suis reconnu dans ces gens. J’avais moi-même vécu un drame et j’étais un peu en perdition. Et leur histoire m’a marqué : ils avaient vécu des choses terribles, mais ils avaient réussi à faire quelque chose de leur vie.

Au fond, c’est aussi pour ça que j’ai fait ce film. Si un gamin comme moi, à 17 ans, qui traverse quelque chose de terrible, peut voir qu’il est possible de retrouver un sens à sa vie, alors ce serait déjà énorme.

Pourquoi pensez-vous que cette histoire est restée aussi longtemps dans l’ombre ?

C’est un peu toujours pareil. Derrière les grandes figures, il y a beaucoup de gens qui restent dans l’ombre. J’ai toujours été fasciné par ces personnes-là. Et même quand j’étudie l’Histoire, j’aime aller chercher leurs biographies. Récemment, je me suis intéressé à la Commune et je suis tombé sur un livre consacré aux anonymes qui ont défendu les œuvres du Louvre. Je me suis dit : « Tiens, ça, ça pourrait être un film » Parce que la Commune a déjà été beaucoup racontée, mais cette histoire-là, celle de gens qui se battent pour sauver la culture, ouvre un autre regard.

J’ai fait un premier documentaire sur un coach qui était à l’origine de l’Actor Studio. Il était donc dans l’ombre d’Elia Kazan, de Stanislasski, de Lee Strasberg… Il a bossé avec les plus grands et pourtant, personne ne le connaît. J’ai travaillé sur lui car je trouve ça fascinant et je ne voulais pas qu’il disparaisse…

Et puis, l’arc narratif de leur vie est souvent très intéressant. Si vous prenez les survivants du Che et ces six mois entre sa mort et leur retour au pays, on comprend les fluctuations d’une vie, ce qu’est une révolution et ce que signifie vraiment l’engagement. Et puis, par exemple, Benigno qui est devenu anti-castriste n’a jamais renié de ce qu’il a fait aux côtés du Che. Dans un monde aujourd’hui très polarisé, où tout est souvent blanc ou noir, moi, j’essaie justement d’entendre les deux points de vue.

Portrait de Christophe Dimitri Réveille

« Certains de ceux dont nous avons recueilli les témoignages sont aujourd’hui morts. Je suis donc heureux d’avoir pu enregistrer leur parole avant qu’il ne soit trop tard. Je me dis que, dans cent ans, ces témoignages seront encore là. Et finalement, c’est peut-être cela qui restera de tout ce travail »

Le film se distingue par la richesse des témoignages de ses principaux protagonistes : Pombo, Urbano, Benigno, mais aussi, agent de liaison entre Castro et Che Guevara, le général bolivien Gary Prado, qui participa à la capture du Comandante, l’agent de la CIA Félix Rodríguez, ainsi qu’El Negro, le guide qui accompagna les survivants dans leur fuite. Était-il important pour vous de donner la parole à tous ces protagonistes et de ne pas vous concentrer uniquement sur le témoignage des guérilleros ?

Je tenais beaucoup à faire parler tout le monde, même si ça prenait beaucoup de temps. Tout d’abord les guérilleros. Et puis, quand il n’en manque plus que deux et que vous attendez deux ans pour en avoir un, tout naturellement, vous demandez d’avoir l’avis des opposants, de l’armée bolivienne et de la CIA. Je pense que si j’avais monté le film qu’avec les survivants, ça aurait été compliqué. D’abord, il y avait les deux Cubains qui ne parlaient plus et qui ne souhaitaient participer pas et un troisième qui était à Paris.

Et puis, il y a les gens de la CIA qui n’aiment pas les Cubains, qui n’aiment pas l’armée bolivienne.  Et qui me disent que personne ne les a jamais intérrogés sur le sujet. J’ai décidé de donner à tout le monde la parole. A mes yeux, c’était important. Je voulais la vérité de chacun car la vérité est plurielle. Même s’il y a des faits qui sont avérés. Tout au long du projet, j’ai été entouré d’historiens. Leurs témoignages faisaient partie du film, mais je les ai enlevés au dernier montage, parce qu’ils ralentissaient le récit. En revanche, je leur dois la précision de la voix off, c’est à la virgule près. C’est vraiment eux qui m’ont permis d’écrire cette voix off.

Ces témoignages s’entremêlent avec de rares images d’archives et des séquences d’animation qui s’intègrent parfaitement au récit et lui donnent un rythme particulier. Pourquoi avoir choisi l’animation et quel rôle joue-t-elle, selon vous, dans la construction du récit ?

Pour résumer, on avait d’abord les interviews, qui étaient pour moi très réussites. Ensuite, il y avait les archives, et ça, c’est vraiment quelque chose qui me plait énormément, je sais où aller les chercher. On a aussi eu la chance d’en avoir certaines qui sont venues à nous. D’ailleurs, si je racontais l’histoire de la manière dont on les a obtenues, ça mériterait presque un livre à part entière.

En réalité, le film s’est énormément enrichi grâce à la contribution de chacune des personnes qui y ont participé. Il a évolué de différentes façons que je n’aurais même pas imaginées et c’est une très bonne chose. J’aime avoir le sentiment que mes amis sont à mes côtés, que nous faisons les films ensemble et que nous partageons aussi bien les réussites que les doutes et les erreurs.

Avec l’animation, on voulait vraiment mettre le spectateur dans les bottes de nos guérilleros. Parce que tout ce qui est action est souvent raconté très vite. Là, je voulais qu’on comprenne que les mouvements d’une vie se font aussi dans les silences, dans les petits moments.

Avec mon illustrateur Simon Géliot et Julien, mon monteur, on a beaucoup travaillé sur ce que j’appelle l’art de l’ellipse. Comme je travaille avec des acteurs, je dis souvent qu’un bon scénario, c’est comme une partition de musique : il y a les notes noires, et mon travail, c’est surtout de travailler le silence entre les notes.

Et je crois que c’est ça qu’on a essayé de garder dans l’animation : ce silence entre les notes. Même si ce n’est pas une vraie caméra, on choisit toujours un angle de vue, un regard. Et je crois que ça nous a permis de garder quelque chose d’assez pudique.

La voix de Vincent Lindon apporte une tonalité et une émotion particulière au film. Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Vincent Lindon, je passe mon temps à le répéter à tout le monde, c’est non seulement un très grand acteur, très talentueux, mais c’est également une belle personne, une belle âme. Il y avait des choses dont je n’étais pas satisfait au niveau de l’écriture et je me suis permis de lui demander ce qu’il en pensait. Et à chaque fois, les deux-trois fois où il est intervenu sur la voix off, il a vraiment sublimé l’écriture. Et ça, il n’y a pas beaucoup de personnes qui le font. Il y a des gens qui viennent et qui font leur métier. Lui, il est allé au-delà.

J’ai aussi été profondément marqué par la manière dont il a travaillé la voix off. C’est quelqu’un de très pudique, et quand il a commencé à enregistrer, il a demandé si cela nous gênait qu’il éteigne la lumière. Je lui ai dit de faire comme il le souhaitait.

Il s’est alors complètement isolé dans le noir pour poser sa voix. Je me suis dit que j’assistais à un grand moment de cinéma, quelque chose que j’aurais aimé pouvoir filmer. Mais je ne voulais pas le déranger ni profiter de ce moment sans son accord. Avec le recul, je me suis dit que ce serait le genre d’image dont on me parlerait un jour en me demandant : « Mais comment avez-vous filmé Vincent Lindon en train de travailler ? » Et finalement, cette image n’existe que dans ma mémoire, pas sur un disque dur. Moi qui aime tout conserver, je regrette presque de ne pas l’avoir enregistrée.

Pouvez-vous me parler de Régis Debray, qui est aussi l’un des protagonistes du film et qui revient pour la première fois sur ces événements ?

Au sujet de Regis Debray, je voudrais dire que je dois beaucoup de choses à trois femmes : D’abord, Michelle Ray-Gavras qui m’a aidé. Elle est allée en Bolivie trois jours après la mort du Che et a été arrêtée et tabassée par la CIA. Quelque part, elle connaît cette histoire de l’intérieur. Son regard sur le film à Cannes, comme celui de Costa, m’a beaucoup touché.

Puis, Isabelle Debray, à qui je dois beaucoup, et ensuite Carmen Castillo, qui a vécu la répression de Pinochet de plein fouet avant de devenir une grande réalisatrice. Et justement, à l’époque, il ne me manquait plus qu’une interview : celle de Régis Debray. Il m’avait même dit, je crois, en 2010 : « On verra Réveille, vous n’y arriverez pas. » (rires) Aujourd’hui, c’est devenu un ami que j’aime profondément.

À la fin des deux heures et demie de montage, Carmen s’est tournée vers moi et m’a dit : « Jeune homme, vous avez un très grand film de cinéma. » Elle m’a donné plusieurs conseils, que j’ai suivi à la lettre et elle s’est ensuite tournée vers Régis et lui a dit : « Régis, il faut que tu parles dans ce film. »

Je ne finirai jamais de les remercier toutes les trois. Pour mon prochain film documentaire sur Régis Debray, je dois encore beaucoup à Isabelle, Michèle et Carmen, parce que Régis ne voulait pas participer au départ, et elles ont réussi à le convaincre. Il m’a d’ailleurs dit en plaisantant : « Si vous avez trois agents infiltrés à la maison aussi, alors, Réveille, qu’est-ce que vous voulez ? »

Après avoir réalisé Les survivants du Che, qu’est-ce qui vous a le plus impressionné dans le parcours de ces guérilleros ?

Ce qui m’a le plus marqué chez eux, c’est leur humilité. Pour eux, ce qu’ils ont vécu et accompli n’a rien d’exceptionnel. Ils étaient tellement dévoués à leur cause qu’ils considèrent presque leur propre histoire comme secondaire. Et pourtant, quand on connaît leur parcours, on se dit : « Mais c’est incroyable, vous ne vous rendez même pas compte de ce que vous avez fait. »

J’ai aussi été frappé par le fait que, malgré leurs divergences politiques, ils partageaient tous le même constat : ils avaient échoué en Bolivie. Ils n’avaient pas réussi à sauver le Che. C’est ça qui comptait réellement pour eux.

Et puis il y a leur gentillesse, qui contraste avec ce qu’ils ont vécu et accompli. C’est ce contraste entre leur douceur, leur humilité et la violence de leur histoire qui m’a profondément impressionné.

Votre film est peut-être l’un des derniers témoignages d’une époque. Pensez-vous que cette histoire puisse encore avoir un sens pour les jeunes et les générations futures, à l’heure où Cuba risque de retomber dans la zone d’influence des États-Unis ?

À Cannes, nous étions en train de célébrer le film, alors qu’en même temps, nous savions ce que Cuba était en train de traverser. Cette situation me rappelait à quel point ce film était avant tout pour eux, pour ces hommes qui ont eu le courage de s’engager et d’essayer de construire un monde meilleur.

Je n’aurais jamais eu le courage de faire ce qu’ils ont fait. Alors, si le film peut contribuer à faire connaître et à transmettre leur courage, je me dis que ces vingt-deux années de travail en valaient la peine.

Au fond, ce que je voulais retenir du film, ce n’est pas l’héroïsme communiste, capitaliste ou socialiste. C’est une idée beaucoup plus universelle : ce qui compte, c’est le juste. Pombo le dit à la fin, puis Régis Debray parle de la nécessité de ne pas s’abandonner, de continuer à lutter, même lorsque le rapport de force semble totalement déséquilibré. Parfois, dans le combat du faible contre le fort, certains ne renoncent pas et l’impossible peut arriver.

Si ces deux valeurs — la justice et la persévérance — peuvent être transmises au public, alors je considère que nous avons réussi quelque chose. C’est peut-être une petite pierre à l’édifice, mais elle compte pour moi.

Et puis il y a la mémoire. Certains de ceux dont nous avons recueilli les témoignages sont aujourd’hui morts. Je suis donc heureux d’avoir pu enregistrer leur parole avant qu’il ne soit trop tard. Je me dis que, dans cent ans, ces témoignages seront encore là. Et finalement, c’est peut-être cela qui restera de tout ce travail.

Retrouvez ici notre article sur le film Les survivants du Che

Crédits photo principale : Portrait Christophe Dimitri Réveille © Julian Schickel