Nous avons rencontré la réalisatrice Ana Sofia Fonseca à l’occasion de la sortie le 29 novembre de son second film documentaire, Cesária Évora, la diva aux pieds nus. Cette cinéaste, également journaliste, nous parle non sans admiration et un infini respect de la grande chanteuse capverdienne, une femme extraordinaire, qui est toujours restée attachée à sa terre et aux siens.


Cesária Évora est la chanteuse africaine qui a mis la musique cap-verdienne au centre des musiques du monde. Pour quelles raisons avez-vous choisi de réaliser un documentaire sur cette grande artiste ?

Pour moi, la vie de Cesária Évora est une incroyable histoire et j’ai toujours aimé raconter des histoires, à fortiori quand il s’agit d’une femme aussi extraordinaire. Je pense aussi que c’est important de montrer sa vie aux nouvelles générations pour maintenir sa mémoire vivante, au même titre que sa musique, bien sûr.

Dans Cesária Évora, la diva aux pieds nus, on retrouve une foule d’images et de vidéos inédites, dans sa maison, avec ses proches, lors de concerts ou de voyages, ce qui dévoile une Cesária Évora plus intime…

Dans le film, il y a des images qui sont connues et d’autres qui n’ont effectivement jamais être vues. Pas beaucoup, je dois dire. Mon film se compose d’images et de sons provenant de sources diverses, quasiment toutes issues d’archives privées. Pour moi, il était très important de montrer Cesária dans son univers, son intimité.

J’ai cherché à faire entrer le spectateur dans la maison de Cesária Évora afin qu’il soit dans les coulisses. J’ai souhaité que Cesária soit avec le public pendant toute la durée du film. Je ne voulais pas faire un film documentaire où les gens s’assoient et parlent simplement d’elle. Je voulais m’insinuer dans son monde, dans son entourage proche.

Portrait Ana Sofia Fonseca

« C’était important de parler de toutes les choses qu’a vécues Cesária, comme ses problèmes d’alcool ou sa dépression, car au final, sa voix est façonnée par sa vie. Il faut comprendre la femme pour comprendre sa voix et sa musique »

Vous retracez la vie de Cesária Évora de son enfance au sein d’un orphelinat jusqu’à sa mort, alors qu’elle est célèbre dans le monde entier. C’est une vie faite d’ombres et des lumières. Vous faites le portrait d’une immense artiste, mais aussi celui d’une femme qui a eu des problèmes avec l’alcool et a fait une dépression…

Je préfère voir Cesária comme un tout. Pour moi, c’est très intéressant d’explorer la complexité humaine sous tous ses aspects qui font des gens ce qu’ils sont. Pour moi, Cesaria est faite de chair et de sang et j’ai toujours eu en tête de mettre l’accent sur ses forces, mais aussi sur ses fragilités. C’était important de parler de toutes les choses qu’a vécues Cesária, comme ses problèmes d’alcool ou sa dépression, car au final, sa voix est façonnée par sa vie. Il faut comprendre la femme pour comprendre sa voix et sa musique

José Da Silva, le producteur qui a fait venir Cesária Évora à Paris et qui est, en grande partie, celui qui l’a découverte, exprime dans le film l’émotion bouleversante qui l’a envahi lorsqu’il l’a écoutée pour la première fois. Il dit notamment :  » je n’étais certain que tout le monde ressentirait la même émotion. La voix de Cesária ferait pleurer le monde entier  » Vous vous rappelez la première fois que vous avez écouté Cesária Évora ?

J’ai commencé à écouter Cesária Évora lorsqu’elle a commencé à avoir du succès dans les années 90, mais je n’arrive pas à me souvenir de la première fois. Par contre, j’ai des souvenirs très précis d’une fois où je l’ai écoutée, quand j’étais étudiante à Rome en 1998.

Ce soir-là , j’étais avec des amis et nous avons pris un taxi. Le conducteur écoutait Cesária Évora et on a commencé à parler de sa musique. Il ne connaissait rien du Cap-Vert, ni de la langue créole ou de Portugais, mais en revanche, il chantait parfaitement la chanson Saudade, avec les bons mots… Ensuite il a commencé à me questionner sur le Cap-Vert. Nous avons alors parlé de l’époque coloniale, quand le pays était une colonie du Portugal, puis de l’indépendance du pays. Et j’ai ainsi réalisé que Cesária Évora était à ce moment très précis un pont entre deux personnes étrangères. C’est juste une anecdote, mais je pense sincèrement qu’elle a vraiment mis son pays sur la carte du monde.

Parler de Cesária Évora, c’est forcément parler du Cap-Vert. Le Cap-Vert, ce n’est pas la terre où elle retourne forcément après ses concerts, mais c’est bien l’air qu’elle respire.

Les images de son pays, le Cap-Vert, sont très présentes dans le film. Était-il indispensable pour vous de les montrer ?

Oui, pour moi, c’était incontournable de montrer des images de ce pays. Cesária Évora est une femme libre et indépendante qui a su rester très attachée à sa terre. Et pour comprendre Cesária, il fallait montrer le Cap-Vert. Cesária est son océane, son vent, sa pauvreté, son bonheur…

Après avoir réalisé le film, qu’avez-vous appris ou qu’est-ce qui vous a marqué sur la diva aux pieds nus ?

C’est très étrange, mais je me sens très proche de Cesária, comme si c’était un membre de ma propre famille. J’ai passé tellement de temps à regarder des images et des vidéos d’elle… J’ai appris énormément de choses sur Cesária, sur ses relations, son entourage, mais aussi sur toutes ses fragilités qu’elle a su surmonter et finalement transformer en force. C’était quelqu’un de très généreux, qui respectait et écoutait profondément les autres.

Retrouvez ici notre chronique du film Cesária Évora, la diva aux pieds nus.

Crédits photo principale : Ana Sofia Fonseca © Epicentre Films