La famille est le thème de prédilection du cinéma de Valentina Maurel. À l’occasion de la sortie de son deuxième film, Ton animal maternel, nous avons rencontré la réalisatrice aux côtés de l’actrice Daniela Marín Navarro, qui incarne Elsa, une jeune femme de retour au Costa Rica après ses études en Europe. Ensemble, elles reviennent sur la genèse du film, ses personnages et leurs relations, ainsi que sur cette expérience collective qui a valu aux trois actrices le prix de la meilleure interprétation féminine dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes.
Ton film Animal maternel semble être la continuation naturelle de ton premier long métrage, Tengo sueños eléctricos. Quelle a été la genèse de ce nouveau film ?
V.M : Oui, je ne l’avais pas envisagé de cette manière au départ. J’étais tout à fait consciente du lien qui existait entre les deux films. Disons que c’est en écrivant celui-ci que je me suis rendu compte de cette relation. J’avais ressenti une certaine frustration avec le premier. J’avais dû sacrifier certains personnages, alors que ce sont justement les personnages qui me motivent à écrire. Et, pour le second film, nous avions tourné beaucoup plus de choses que ce qui a finalement été conservé au montage.
J’ai donc commencé à écrire, à imaginer le personnage de Isabel et ses filles, en me disant qu’elles ne seraient évidemment pas exactement les mêmes, mais que l’univers du film serait le même.
Puis, au moment de préparer le film, j’ai commencé à faire les castings et mes acteurs m’ont beaucoup manqué. Je me suis alors rendu compte qu’il n’y avait en réalité rien à faire avec eux. C’est ainsi que, de manière accidentelle et inconsciente, s’est construite la continuité avec le premier film.
Mais je pense que ce sera peut-être le cas pour mes prochains films.
Les relations familiales occupent une place centrale dans votre cinéma. Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’exploration de la famille ?
V.M : Je pense que ce qui se passe dans le microcosme familial est le reflet de quelque chose qui se joue à l’échelle de la société. Un peu comme lorsqu’une vision du monde entre en conflit parce que l’un des membres de la famille a vécu en Europe et est quelque peu imprégné d’une vision peut être postcoloniale des choses, qui est liée à un complexe d’infériorité que l’on peut ressentir, en tant que Latino-Américain, de manière générale, lorsqu’on vient d’un petit pays.
Cela raconte quelque chose d’une société, et aussi la manière dont deux sœurs prennent des chemins différents : l’une adopte le rêve de la classe moyenne aisée, qui consiste à partir en Europe, tandis que l’autre choisit une forme de déclassement social, parce qu’elle y trouve sa singularité ou sa liberté.
Donc, je trouve que la famille est en quelque sorte un petit laboratoire des dynamiques du monde. Et je pense que c’est aussi politique, parce que parler depuis l’intimité de ce que l’on connaît du monde permet d’éviter d’avoir un discours théorique sur les choses, et de partir plutôt d’une observation très précise.
Le film s’articule autour d’un triangle affectif formé par Elsa, une jeune femme sensible et intelligente qui semble avoir les idées claires ; sa petite sœur Amalia, qui vit seule dans la maison familiale, obsédée par des croyances ésotériques et de plus en plus isolée ; et leur mère Isabel, qui ne se préoccupe pas vraiment de ce qui arrive à Amalia et concentre son énergie sur la préparation de la réédition d’un recueil de poèmes érotiques qu’elle a publié dans sa jeunesse. Comment avez-vous construit ces trois personnages et les relations entre eux ?
Au début, j’ai commencé à écrire des scènes avec les personnages, et ce qui m’intéressait, c’était de ne pas écrire le scénario en pensant au thème du film ou à la manière dont ces personnages allaient évoluer, mais simplement d’essayer d’observer les dynamiques entre elles.
Je crois que c’est ainsi que la dimension un peu ambivalente de tous les personnages s’est construite. Par exemple, avec la mère, je pense qu’au début on peut ressentir un certain rejet, la voir comme une artiste égoïste, puis, à mesure que le film avance, on la comprend davantage.
C’est la même chose avec le personnage d’Elsa. Au début, on ne comprend pas vraiment pourquoi elle veut résoudre tous les problèmes de cette famille, puis on se rend compte peu à peu qu’il y a peut-être aussi quelque chose d’un peu envahissant dans son attitude.
Je crois aussi que je m’inspire beaucoup de personnes que je connais, évidemment de mon entourage familial, mais aussi de jeunes spectatrices que j’ai rencontrées à la suite de mon premier film. Cela m’a beaucoup appris sur cette génération actuelle qui vit dans un monde de post-vérité.
Et moi-même, lorsque j’ai écrit le scénario, j’ai eu un bébé, je suis devenue mère, et mes propres interrogations autour de la maternité ont nourri le personnage de Isabel.
Vous avez déjà travaillé avec Valentina Maurel sur son premier long métrage, Tengo sueños eléctricos, dans lequel vous avez interprété Eva, une adolescente un peu perdue et dont les parents sont divorcés. Cette fois, vous incarnez une jeune femme un peu plus âgée, également fille de parents séparés, mais le film se concentre particulièrement sur sa relation avec sa mère et, surtout, avec sa sœur. Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé dans ce nouveau personnage ?
D.M : Je ne sais pas si « intéressée » est vraiment le mot. Je crois que ce qui m’a le plus attirée au départ, c’est que, même si, il y avait des points en commun avec le personnage du premier film, le personnage était très différent de celui qu’on avait vu dans le film précédent de Valentina. C’était un personnage beaucoup plus adulte. J’avais le sentiment qu’elle essayait presque de tout maintenir en place, en essayant également d’avancer de son côté.
Quand nous avons commencé à travailler et que nous avons lu le scénario, c’était elle qui se positionnait au sein de la famille de façon très maternelle, elle assumait toute une dynamique familiale et parfois, tout ça pouvait aussi se fissurer.
Et en même temps, lorsque nous avons commencé à faire le film, je crois qu’il y avait encore des choses que nous n’avions pas clairement définies. Nous avons découvert le personnage de Elsa au fur et à mesure. Nous tournions des émotions qui apparaissaient progressivement.
Il y avait donc aussi quelque chose de mystérieux dans le personnage pour moi : je ne comprenais pas complètement la dynamique qu’elle avait avec sa petite sœur. Et, en même temps, cela se prolongeait dans la vie réelle avec l’actrice qui interprète Amalia, ce qui était assez impressionnant.

DANIELA MARÍN NAVARRO : « C’est très spécial que le travail des trois ait été reconnu… »
Le personnage d’Amalia semble tout droit sorti de l’imaginaire de l’écrivaine argentine Mariana Enríquez…
V.M : Oui, il y a quelque chose chez elle qui mêle la sensibilité, le paranormal et le mystique à une attitude très punk, ainsi qu’à une forme de rupture très inconsciente, non formulée, mais bien réelle, avec un modèle bourgeois, disons.
Il y a quelque chose de subversif dans sa manière de vouloir rompre avec un système de valeurs.
Le film ne résout pas complètement la question de savoir si elle souffre d’une difficulté, d’une particularité psychique ou s’il s’agit simplement d’une posture esthétique face à la vie.
Mais j’aime que les personnages gardent ce mystère, parce que c’est aussi comme ça que les choses se passent dans la vie : on ne parvient jamais à les comprendre complètement. Et cela peut être toutes ces choses à la fois : une difficulté psychique, mais aussi une merveilleuse possibilité de liberté.
À Cannes, vous avez reçu avec vos partenaires le prix de la Meilleure Interprétation Féminine dans la section Un Certain Regard. Qu’est-ce que cela a représenté pour vous de le recevoir aux côtés de Marina et Mariangel ?
D.N : Au-delà du fait d’être récompensées, je trouve que c’est très spécial que le travail des trois ait été reconnu. C’est aussi un prix au travail de Valentina sur le tournage. En réalité, pendant le tournage, on ne pense jamais qu’on va recevoir un prix, que le film va être sélectionné dans tel ou tel festival, ou qu’on fait ce travail dans l’objectif d’obtenir une reconnaissance.
Parce que, finalement, ce à quoi tu penses le plus, c’est à la relation que tu construis avec les actrices, avec tes partenaires. Nous avons passé huit semaines avec elles, enfermés dans la même maison. On apprend à les connaître, on découvre leurs difficultés, leurs souffrances, ce qui leur facilite les choses, leur manière de fonctionner…
V.N : Cela me conforte dans l’idée que j’ai raison de vouloir donner la priorité au travail avec les acteurs, parce que cela implique parfois certains sacrifices ou une manière de penser la production qui est un peu moins confortable.
J’essaie toujours de concevoir la production de façon que nous puissions travailler longtemps en amont du tournage, que nous puissions tourner dans l’ordre chronologique, avec des équipes réduites, afin que les acteurs aient la liberté d’improviser, de s’approprier l’espace, et que leur travail soit aussi prioritaire par rapport aux exigences techniques.
Et puis, créer quelque chose de collectif n’est pas toujours facile. Alors que le prix soit décerné aux trois actrices me conforte dans l’idée que cette manière de travailler a une valeur.
Retrouvez ici notre critique sur Ton animal maternel
Crédits photo principale : Portrait de Valentina Maurel et Daniela Marín Navarro © Kris Dewitte





