Après avoir interviewé l’an passé Aitor Arregi et Jon Garaño pour la sortie de Marco, l’énigme d’une vie, il ne nous restait plus qu’à rencontrer José Mari Goenaga, le troisième membre du trio Moriarti, du nom de leur société de production et sous lequel ils sont très connus en Espagne. Le cinéma des Moriarti explore avec audace et talent des thèmes tels que l’identité, la mémoire et le rapport à l’Histoire. Cette fois-ci, ils viennent nous présenter Maspalomas, un récit bouleversant sur l’homosexualité au troisième âge.


Maspalomas explore une réalité encore peu visible : l’expérience de l’homosexualité à un âge avancé. Le film met en lumière les difficultés rencontrées par de nombreuses personnes âgées LGBTI+, notamment en institution, où certaines se sentent encore contraintes de dissimuler leur identité ou leur orientation sexuelle par crainte du rejet ou de la discrimination. Quelle a été la genèse du film ?

J.M.G :  Le film a en quelque sorte deux points de départ. Le premier est Maspalomas, l’endroit lui-même, que j’ai découvert pour la première fois lors de vacances en 2016. La réalité que j’y ai trouvée, cette sorte de microcosme du loisir et du plaisir homosexuel, m’a beaucoup marqué. Ce qui m’a particulièrement interpellé, c’était la place des personnes âgées : les voir pratiquer le naturisme sur la plage, profiter de leur sexualité, faire la fête, fréquenter les bars et les discothèques.

Ce sont des contextes dans lesquels nous n’avons pas l’habitude de voir des personnes âgées. Cela m’a fait prendre conscience que nous vivons dans une société qui tourne largement le dos à cette réalité. Ce n’est pas que la sexualité disparaît avec l’âge, mais nous agissons souvent comme si c’était le cas. J’ai trouvé cela très intéressant et j’ai immédiatement eu envie d’écrire quelque chose autour de ce sujet.

À peu près à la même époque, j’ai lu un article qui évoquait les personnes de la communauté LGBTIQ+ qui, lorsqu’elles entraient en maison de retraite, retournaient dans de nombreux cas « au placard », c’est-à-dire qu’elles se remettaient de nouveau à cacher leur orientation sexuelle, le plus souvent par peur de ne pas être acceptées.

Nous nous sommes documentés dans différents endroits et le président d’une association de seniors LGBTIQ+ nous disait : « Pour beaucoup de ces personnes, entrer en maison de retraite, c’est un peu comme se retrouver à nouveau face à ceux qui les harcelaient à l’école. » C’est comme revivre des expériences que l’on pensait avoir définitivement surmontées.

J’ai trouvé que c’était un conflit extrêmement fort. D’autant plus que nous parlions d’une génération pour laquelle faire son coming out avait déjà été un combat difficile. C’est de là qu’est née l’envie de raconter cette réalité, mais aussi de montrer l’univers de Maspalomas et le contraste entre ces deux mondes, à partir de l’histoire de Vicente.

Effectivement, le film débute à Maspalomas, à Grande Canarie, un lieu considéré par beaucoup comme un véritable paradis pour la communauté gay. Qu’aviez-vous envie de montrer de Maspalomas et quelle signification souhaitiez-vous donner à ce décor dans l’histoire ?

J.M.G :  Il est vrai que Maspalomas peut-être aussi vu comme une sorte de très grand placard, c’est-à-dire un lieu où l’on va se cacher. Cela soulève ensuite une question : est-ce vraiment quelque chose de négatif ? On entend souvent dire : « Vous créez vos propres ghettos », mais on peut aussi se demander si ce sont des ghettos ou plutôt des espaces de sécurité.

En effet, lorsque l’on vit dans une société où l’on ne se sent pas totalement accepté, où l’on a peur de tenir la main de son partenaire dans la rue, il est compréhensible de chercher un lieu où l’on se sent protégé. Bien sûr, il appartient à tout le monde — y compris aux personnes homosexuelles — de faire évoluer cette situation. Mais tant que les choses ne changent pas, il est normal de rechercher un espace sûr.

Toutefois, la question est plus personnelle dans le cas de notre protagoniste, Vicente. Au début du film, on croit voir un homme parfaitement en paix avec lui-même, profitant pleinement de sa sexualité après avoir passé de nombreuses années en couple. On a l’impression qu’il vit une sorte d’adolescence tardive, à 75 ans, une période de découverte et de plaisir retrouvé.

Mais lorsqu’il se retrouve dans la résidence, on comprend qu’il porte encore en lui de nombreux fardeaux, de nombreuses questions non résolues dans sa vie. Finalement, s’il est allé vivre à Maspalomas pour y trouver sa liberté, c’était peut-être aussi une façon de se cacher de certaines choses de son passé. C’est en ce sens que Maspalomas peut être considéré comme une forme de « placard ».

Ainsi, à la fin — et cela révèle un peu l’intrigue — lorsqu’il retourne à Maspalomas, il y revient en tant qu’homme transformé. Certes, il retourne dans ce « grand placard », mais il le fait comme quelqu’un qui a appris à s’accepter lui-même.

Il ne s’agit plus de se réfugier dans un lieu pour fuir des aspects de sa vie ou pour se cacher du regard des autres. Il y revient en étant réconcilié avec lui-même, ce qui fait toute la différence.

Sinon, Maspalomas est aussi un lieu d’une grande richesse visuelle et symbolique, qui apporte énormément à l’histoire. C’est un endroit particulièrement évocateur, dont les paysages et l’atmosphère renforcent la portée émotionnelle et narrative du récit.

Portrait de Aitor Arregi et José Mari Goenaga
Portrait de Aitor Arregi et José Mari Goenaga © Epicentre Films

Après les projections, beaucoup de personnes nous disent : « Je connais quelqu’un comme Vicente. C’est mon oncle, mon frère, mon père… » Certains nous disent même : « C’est moi »

Par la suite, l’histoire prend un tournant avec la maladie de Vicente, qui retourne à Saint-Sébastien, au Pays basque, sa terre d’origine, et entre dans une maison de retraite, laissant complètement derrière lui la vie qu’il avait construite à Maspalomas. Comment avez-vous travaillé ce contraste entre ces deux univers, si différents sur le plan narratif ?

A.A  :  Pour moi, c’était sans aucun doute l’un des aspects que je préférais dans l’histoire, ce contraste, cette rupture soudaine : passer vingt minutes dans un univers que je ne connaissais pas et que, je pense, une grande partie du public ne connaît pas non plus, même si c’est une destination touristique gay, probablement la principale d’Europe.

Et puis cet espace changeant, ces dunes avec leurs zones de végétation, le cruising, la fête, les gens détendus, heureux, à l’aise. Tout cela était extrêmement puissant. C’est un peu l’essence même du cinéma, je crois : comme si l’on ouvrait une porte sur quelque chose que l’on ne connaît pas et que l’on prend plaisir à découvrir.

Je le ressentais déjà dans le scénario. Puis soudain arrive le problème, disons-le ainsi, sans spoiler, le problème de santé, et le retour au Pays Basque. C’est là que le film se poursuit logiquement, mais ce que l’on a vu auparavant est quelque chose qui, au-delà de son caractère très évocateur pour Vicente, restera présent dans l’esprit du spectateur tout au long du film. Car cela permet de comprendre d’où vient ce personnage dont nous allons suivre le parcours vers l’acceptation de soi et dont nous serons les témoins au fil de l’histoire.

Ce genre de tournant narratif maintient la tension et donne aussi un rythme, un flux narratif qui, selon moi, est l’une des choses les plus difficiles à faire quand réalise un film : lui donner de la fluidité tout en restant cohérent avec l’histoire, tout en conservant son émotion et sa force… c’est, à mes yeux, l’un des défis les plus complexes. Ce contraste, en plus de provoquer une sorte d’électrochoc chez le spectateur, aide énormément à la construction du récit.

La solitude, la peur et, d’une certaine manière, le sentiment de culpabilité envers sa famille sont des émotions qui traversent constamment le personnage de Vicente. Comment avez-vous construit ce personnage aux côtés de José Ramón Soroiz qui lui a permis de remporter le Goya de la meilleure interprétation masculine ?

A.A  :  José Ramón, dans la vie réelle, a ce point de vulnérabilité, comme une angoisse intérieure. Pas forcément pour les mêmes raisons, mais chez lui, on a l’impression que cela fait partie de sa nature profonde, qu’il porte cela en lui depuis toujours. En tant qu’acteur, cette vulnérabilité et cette personnalité lui ont beaucoup servi pour le personnage.

Quant à la construction du personnage, tout s’est fait étape par étape. D’abord, José María a rencontré notre producteur Xavi Berzosa avec José Ramón. Déjà, dès ce moment-là, Ramón a montré qu’il n’aimait pas la presse, que cela le mettait mal à l’aise et qu’il ne souhaitait pas être exposé médiatiquement.

Le lendemain, José María lui a envoyé le scénario sans trop lui expliquer de quoi il s’agissait. Lors de leur première rencontre, il ne lui avait pas vraiment parlé de l’histoire ni des scènes de sexe. En lui envoyant le scénario, il lui a simplement dit : « Tu verras qu’il y a des scènes sexuelles, mais lis-le et on en reparlera. »

Après avoir lu le scénario, Ramón a été très touché par l’histoire, mais les scènes de sexe l’ont mis mal à l’aise. Il s’est interrogé sur leur nécessité et a demandé s’il était possible de les rendre moins explicites. Bien qu’attiré par le projet, il a eu besoin de temps pour réfléchir et accepter ce que le rôle impliquait avant de s’engager pleinement dans le film. Il savait néanmoins que ce projet lui parlait profondément et qu’il devait trouver la manière de s’y engager en accord avec lui-même.

Ensuite, une grande partie du travail a porté sur la façon d’aborder les scènes intimes. Pour tout le reste, la direction d’acteur était relativement simple. Les émotions du personnage lui venaient naturellement et il n’était pas nécessaire de beaucoup lui expliquer : il comprenait immédiatement ce qu’il devait exprimer.

En revanche, les scènes à caractère sexuel ont nécessité un long dialogue. Il y avait parfois des malentendus : chacun interprétait les choses à sa manière. C’est là que les coordinatrices d’intimité ont joué un rôle essentiel. Leticia et les autres professionnelles ont servi de médiatrices entre le réalisateur et l’acteur. Ensemble, ils ont défini la manière dont les scènes seraient préparées, répétées et tournées. Plusieurs répétitions ont été organisées avec leur accompagnement.

Ce fut également très important d’entourer Ramón de personnes de confiance, de créer un environnement rassurant et protecteur sur le plateau. Ça lui a permis de se sentir soutenu et suffisamment en sécurité pour affronter les moments les plus délicats du tournage. Finalement, le fait d’être entouré de visages familiers et de collaborateurs bienveillants a été déterminant dans son engagement dans le projet.

J.M.G : Au moment de l’écriture et de la construction de ce personnage, ça nous a beaucoup aidés de lire les témoignages d’hommes ayant vécu une expérience similaire : des hommes qui avaient été mariés à une femme, avaient fondé une famille, puis avaient fait leur coming out tardivement alors qu’ils avaient déjà construit tout un environnement social et familial.

Ces témoignages ont été particulièrement précieux. Nous les avons également partagés avec José Ramón. Par ailleurs, certains personnages de fiction nous ont aidés à construire l’arrière-plan du personnage comme celui du père dans le roman Le langage perdu des grues de David Leavitt.

Même si ce passé n’est jamais montré directement dans le film, il était essentiel de ressentir son poids et de comprendre comment il pouvait influencer le personnage et façonner sa manière d’être.

Le personnage de Nerea, interprété par Nagore Aranburu, est essentiel dans l’histoire, car il incarne le lien familial ainsi que tout ce passé marqué par les silences, les secrets, les renoncements et les souffrances qui ont conditionné la vie de Vicente.

J.M.G : Le véritable défi consistait à révéler progressivement ce que ce passé avait pu être, sans pour autant trop le verbaliser.

Ce qui nous intéressait avant tout, c’était de faire un film ancré dans le présent, et non un film où l’on passerait sans cesse du temps à évoquer ce passé.

Ainsi, dans les scènes entre Nerea et Vicente, l’idée était de laisser apparaître peu à peu des éléments de cette histoire passée à travers de brèves répliques, mais surtout à travers les silences et les regards. Il s’agissait de permettre au spectateur de deviner ce qu’avait pu être ce passé, tout en observant simultanément l’évolution de leur relation dans le présent.

Tout l’enjeu était donc de trouver un équilibre entre ces deux dimensions. C’était, je crois, le principal défi du film.

Depuis la sortie du film, comment le public espagnol a-t-il réagi ? Avez-vous rencontré des personnes qui se sont reconnues dans l’histoire de Vicente ou qui vous ont confié des expériences similaires à celles montrées dans Maspalomas ?

A.A : Après les projections, lors des échanges que nous organisons habituellement avec le public, beaucoup de personnes nous disent — pas seulement des personnes concernées directement par les thématiques LGBT — : « Je connais quelqu’un comme Vicente. C’est mon oncle, mon frère, mon père… » Certains nous disent même : « C’est moi. »

Cela nous est arrivé à plusieurs reprises. Et ce sont des moments très forts, parce que ce que nous avons mis à l’écran prend soudain une autre dimension. Le personnage cesse d’être une fiction et devient quelqu’un de réel dans la vie des spectateurs.

Concernant l’accueil du public, en Espagne, le film a très bien fonctionné. Beaucoup de gens sont allés le voir et nous en sommes ravis. Pour un film tourné en basque, les résultats ont été particulièrement satisfaisants. Je crois même qu’il s’agit du troisième film en langue basque ayant vendu le plus d’entrées. Le film a également bien marché dans plusieurs grandes villes comme Madrid, Barcelone ou Valence. Globalement, il s’est bien défendu partout où il a été distribué.

En parallèle, nous avons participé à de nombreux festivals et projections spéciales : il s’agissait de petites séances hors du circuit commercial, avec quarante ou cinquante spectateurs seulement. Pourtant, les salles se remplissaient souvent et les discussions après les projections étaient particulièrement riches.

Nous avons eu beaucoup de surprises. Par exemple, nous pensions parfois que les personnes âgées seraient moins réceptives au sujet. Or, de nombreuses femmes âgées se sont montrées très intéressées, posant des questions pertinentes et sans aucune gêne face aux thèmes abordés.

Cela nous a fait prendre conscience de nos propres préjugés. On imagine souvent que les jeunes seront plus ouverts, mais ce n’est pas toujours le cas. Nous avons constaté qu’il n’existe pas de lien direct entre l’âge et l’ouverture d’esprit. Certaines personnes jeunes peuvent être plus mal à l’aise que des personnes beaucoup plus âgées.

Retrouvez ici notre article sur le film Maspalomas.

Crédits photo principale : Portrait d’Aitor Arregi et José Mari Goenaga © Epicentre Films