À n’en pas douter, elle a atteint un sommet littéraire avec Notre part de nuit (2021, Editions du sous-sol), un roman monumental aussi impressionnant par son ampleur — près de 700 pages — que par la noirceur incandescentе de sa prose. Avec Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, Mariana Enríquez nous offre douze nouvelles dont les protagonistes sont, pour la plupart, des femmes. Dans ce recueil, elle confirme une fois de plus qu’elle est l’une des plus grandes voix de la terreur fantastique en langue espagnole.
Héritière d’Edgar Allan Poe, d’H. P. Lovecraft, de Stephen King, mais aussi de Jorge Luis Borges, de Julio Cortázar ou de Silvina Ocampo — à laquelle elle a récemment consacré un ouvrage — cette journaliste de formation, née en 1973 à Buenos Aires, cultive l’art de la terreur avec une singularité et un formidable renouveau.
Le politique et le social, notamment à travers la condition des plus pauvres et des femmes, occupent une place centrale dans ses livres. Elle s’appuie ainsi sur le fantastique et la terreur pour dresser un portrait de la société argentine pour mieux mettre en lumière ses failles et ses contradictions.

Ainsi, dans le perturbant et très beau Mes morts tristes, qui ouvre le recueil, elle emmène le lecteur dans un quartier ouvrier de Buenos Aires frappé par la crise économique et la criminalité. On y découvre une femme vivant seule avec le fantôme de sa mère, morte d’un cancer, tandis que des présences fantasmagoriques viennent perturber le quotidien des voisins.
La terreur chez Mariana Enríquez surgit de l’ordinaire, du quotidien, et c’est cela qui nous frappe avant tout. Dans Yeux noirs, on suit une travailleuse sociale qui sillonne la nuit en fourgonnette pour apporter de la nourriture aux sans-abris et qui fait la rencontre de deux enfants aux yeux dépourvus de pupilles et qui insistent pour monter à l’intérieur du véhicule.
La terreur au sein de la famille est également un sujet de prédilection, comme dans la nouvelle Julie. Ici, la narratrice, une jeune femme de vingt ans originaire de Buenos Aires, raconte l’histoire de sa cousine Julie qui présente des troubles psychiatriques et affirme entretenir des relations sexuelles avec des entités spirituelles. Une nouvelle qui s’achève avec un retournement de situation aussi remarquable qu’inattendu.
La nouvelle Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, qui donne son titre à l’ouvrage, est l’une des plus brillantes du recueil. La protagoniste est une journaliste pigiste qui propose des sujets paranormaux à des publications spécialisées et qui décide de réaliser un reportage sur Elisa Lam, retrouvée morte, flottant dans le réservoir d’eau d’un hôtel de Los Angeles.
Voici un livre fascinant, qui vous happe complètement, par une romancière qui a grandi sous la dictature militaire et qui appartient à une génération hantée par ses crimes et ses secrets : « Le degré de cruauté de la violence politique m’a toujours semblé être la forme de magie la plus noire, comme s’il fallait satisfaire un dieu vorace et ancestral qui exige d’être nourri non seulement de corps, mais aussi de tortures. On ne montrait pas les corps : on parlait de disparus ; la peur était un fantôme. »
INFOS ÉDITEUR

- Titre original : Un lugar soleado para gente sombría
- Auteur : Mariana Enríquez
- Langue originale : Espagnol (Argentine)
- Publication : octobre 2025
- Éditeur : Éditions du sous-sol
- Pages : 333






