Pour l’ouverture de Banlieues Bleues, un événement rare, la venue au festival d’un authentique picó né sur la côte caribéenne de la Colombie ! Avant de nous faire danser jusqu’au bout de la nuit comme dans les remuantes verbenas de Barranquilla, le collectif de La Saramuya Picó revient sur la naissance et la portée de ce projet transatlantique singulier, mais aussi sur l’esprit qui anime depuis des décennies les grandes fêtes populaires de la côte Caraïbe…


Vous serez le vendredi 27 mars à La Dynamo de Banlieues Bleues pour l’ouverture de la 46e édition du festival. À quoi peut-on s’attendre pour cette soirée qui s’annonce particulièrement dansante et festive ?

L’idée est d’offrir au public l’expérience d’un véritable picó du Caribe colombien, et de le transporter dans l’une de ces fameuses fêtes picoteras – appelées verbenas à Barranquilla ou bailes à Cartagena.

Le picó a une énergie très particulière : le son puissant (le fameux son costeño), les couleurs, les salutations au public, les « plaques » et les rythmes qui invitent à danser sans s’arrêter.

Au cours de cette soirée, nous allons voyager à travers de nombreux sons du monde picotero : champeta, salsa, zouk, cumbia, rythmes brésiliens, beaucoup de musique africaine et bien plus encore !

Nous voulons que les gens ressentent l’esprit des fêtes de quartier du Caribe colombien, mais à Paris.

À travers une curation musicale qui articule des répertoires anciens et contemporains, La Saramuya assume une mission culturelle claire et reste fidèle à ses racines dans chacune de ses performances.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de La Saramuya Pico ? Comment ce picó a-t-il été construit ? D’où vient son nom ? Et comment ce sound system, si typique des carnavals et des fêtes de quartier de la côte caraïbe colombienne, a-t-il traversé l’Atlantique pour faire danser le public européen ?

Le picó La Saramuya est né en 2022, grâce au soutien de nombreuses personnes impliquées dans le monde picotero, et résulte d’une immersion profonde dans la culture du Caribe colombien. Inspiré par le Carnaval de Barranquilla et les fêtes populaires emblématiques, La Saramuya est un picó entièrement construit à Barranquilla. Il est aujourd’hui basé à Athènes, en Grèce, et se déplace dans différents lieux du continent européen.

Développé sous la direction et selon les spécifications de techniciens et d’experts locaux, le système incarne le savoir-faire artisanal et l’esthétique sonore caractéristiques de cette tradition, avec notamment une peinture réalisée par le maître William Gutiérrez.

La Saramuya a une petite « sœur » à Barranquilla, maintenant un lien actif entre les deux systèmes et favorisant un échange culturel constant entre la côte caraïbe colombienne et l’Europe.

Le nom « La Saramuya » vient d’un mot que j’ai entendu pour la première fois dans une chanson d’Andrés Landero intitulée Bailando Cumbia, ainsi que dans d’autres morceaux comme La pollera colorá ou La Negra Saramuya de Los Corraleros de Majagual. Ce mot a attiré mon attention et éveillé ma curiosité. Après avoir interrogé plusieurs personnes sans grand succès, la grand-mère d’une amie m’a finalement expliqué qu’il désigne « une femme joyeuse, une femme coquette », et m’a dit que ce serait un nom parfait pour un picó. J’ai donc décidé de le garder.

Une fois le picó prêt en avril 2022, nous avons organisé plusieurs fêtes à Barranquilla, dont cinq jours consécutifs pendant le carnaval de 2023. Ensuite, La Saramuya a quitté Barranquilla pour le port de Cartagena, où elle a été chargée dans un conteneur. Après une longue odyssée transatlantique de presque deux mois, elle est finalement arrivée à Athènes.

C’est un projet qui relie deux mondes : le Caribe colombien et les pistes de danse européennes.

La Saramuya Picó © Instagram aratiriselectah

« L’objectif est de partager cette histoire et cette énergie avec de nouveaux publics… »

La culture picó est très connue en Colombie, mais reste assez confidentielle en Europe. Vous considérez-vous comme des ambassadeurs de cette culture ?

D’une certaine manière, oui. Mais il est important de préciser que ce processus de diffusion de la culture picotera a commencé avant l’arrivée des picós en Europe, grâce notamment à des artistes colombiens comme Edna Martinez, à travers des soirées thématiques et différents projets documentaires.

L’arrivée des picós dans ce contexte a permis de renforcer ce processus, en donnant au public la possibilité de voir et de vivre ces machines uniques en dehors de leur environnement d’origine. Cela a aussi ouvert la voie à la venue en Europe de picoteros traditionnels et reconnus.

J’essaie toujours d’expliquer que le picó n’est pas seulement un sound system ou une manière de mixer de la musique. C’est toute une culture populaire qui existe depuis plus de 70 ans sur la côté caraïbe colombienne. Une tradition profondément liée aux quartiers, à la danse et à la circulation mondiale de la musique.

Comme le dit Edna Martinez dans sa récente publication Picó: Sound System Culture from the Colombian Caribbean (2025) : « Il est important de reconnaître que les picós, en tant que phénomène socioculturel transmis de génération en génération, parcourant les quartiers et les foyers de la côte caraïbe pendant des décennies, sont une source d’inspiration et de résistance culturelle, contribuant au renforcement de la pluridiversité et de l’identité afro-colombienne. Cependant, la culture picotera fait aujourd’hui face à d’importants défis : au-delà des limitations et obstacles d’une scène indépendante éloignée du monde académique, la documentation, la recherche et l’archivage sont essentiels pour sa reconnaissance et sa promotion dans la société. »

L’objectif est de partager cette histoire et cette énergie avec de nouveaux publics, toujours avec un profond respect pour la culture picotera.

Vous avez joué en Amérique du Sud et en Europe. Les publics sont-ils différents, sensibles à des sonorités distinctes, ou pas tant que ça ?

Bien sûr, il existe des différences culturelles, mais au final la danse est un langage universel.

Dans le Caribe colombien, beaucoup de gens ont grandi avec des sons du monde entier, donc la connexion est immédiate. En Europe, pour la plupart du public, c’est une découverte. Mais ce qui est très beau, c’est que dès que le rythme commence, la réaction est la même : les gens dansent.

Je pense que le picó possède une énergie très directe qui fonctionne partout.

Une des caractéristiques de La Saramuya Pico est le mélange de musiques très diverses. On y entend des sonorités colombiennes et sud-américaines, mais aussi africaines ou maghrébines… Au-delà de la musique, que représente pour vous cette idée de métissage ?

Le métissage est central dans le monde picotero, mais il ne se comprend pas comme quelque chose de simplement « naturel », plutôt comme le résultat d’une histoire faite de rencontres et d’inégalités. La musique a toujours circulé, mais pas dans des conditions équitables.

Dans le Caribe colombien, l’influence africaine est fondamentale, et les picós sont des espaces où ces sonorités sont réappropriées et réinterprétées. C’est une pratique créative qui transforme ces influences en une identité propre, où dialoguent des sons du Caribe, d’Afrique, d’Amérique latine et d’ailleurs, mais depuis une position locale qui leur donne un nouveau sens.

Ce métissage n’efface pas les différences ni l’histoire : il les transforme en une forme d’expression culturelle propre.

Stivako, le fondateur de La Saramuya Pico, est un digger passionné avec un intérêt particulier pour les années 60, 70 et 80. Mixez-vous exclusivement en vinyle ?

En réalité, cela dépend beaucoup du type d’événement et des DJs invités.

Pour ma part, je joue principalement en vinyle, mais j’utilise aussi le format numérique. Ces dernières années, je construis progressivement une collection de disques, et c’est toujours un plaisir de partager à la fois des classiques du picó et de nouvelles pépites découvertes lors de mes voyages en Colombie, au Brésil ou en Europe.

C’est une manière de rendre hommage à la tradition des picós, qui ont historiquement travaillé avec des disques. Le vinyle fait partie de l’expérience : le son, la recherche de disques rares, l’histoire derrière chaque enregistrement, etc.

Cela dit, aujourd’hui, de nombreux picós sur la côte utilisent aussi des formats numériques — c’est tout à fait normal.

Vous serez également accompagnés ce soir-là par Edna Martinez, DJ colombienne basée à Berlin. Pouvez-vous nous la présenter en quelques mots ?

Edna Martínez est une artiste, DJ et curatrice du Caribe colombien qui a porté l’énergie de la champeta et de la culture picotera de Cartagena sur des scènes du monde entier. Sa musique mélange rythmes afro-caribéens, électronique, sons de la diaspora et du monde arabe, créant des sets pleins de couleurs, de mouvement et de surprises.

Ses performances sont un pont entre histoires locales et sons globaux, montrant comment la tradition du picó reste vivante et en constante évolution. En 2025, elle a sorti sa compilation Picó! Sound System Culture From the Colombian Caribbean, avec des édits et remixes personnels célébrant cette culture.

Elle a également travaillé comme curatrice pour HKW Berlin et le festival Le Guess Who, a des résidences sur les radios NTS et Radio Alhara, et a réalisé le documentaire Picó: Voices of a Sonic Culture, contribuant à élargir la visibilité de cette tradition.

Edna possède une connaissance profonde de cette culture — c’est donc un véritable plaisir de partager cette soirée avec elle.

Retrouvez ici notre chronique du festival Banlieues Bleues !

Crédits photo principale : La Saramuya Picó © Dimitris Sarantopoulos